Nouvelles frontières

L’eau et le feu à Hongkong

OPINION. Les manifestations de Hongkong, qui empruntent à la philosophie classique leur mode d’action, sont extraordinaires, raconte notre chroniqueur Frédéric Koller. Elles ne peuvent que finir tragiquement, en raison d’une conception tout aussi traditionnelle du pouvoir à Pékin

L’autre jour j’ai assisté à l’Université de Hongkong à une «conférence de presse de citoyens». A côté d’un Starbucks, les organisateurs avaient placé deux tables, où avaient pris place quatre jeunes dont deux masqués et portant un casque de chantier. Face à eux une quarantaine de journalistes, la plupart hongkongais. Ils ont justifié leur opposition à une loi d’extradition avec la Chine à laquelle le gouvernement local n’a toujours pas formellement renoncé et dénoncé les violences policières. Les quatre questions posées par des journalistes étrangers portaient toutes sur l’usage de la violence par des manifestants: allaient-ils à nouveau y recourir? Les «citoyens» ne voulaient parler qu’en leur nom: si violence il y a de la part de manifestants elle répond à une violence d’Etat. On ne peut exclure d’y recourir. Au nom de la stratégie «Be water», «soit comme l’eau», mot d’ordre des manifestants.

La philosophie de Lao-tseu

A la fin de la conférence, je suis allé parler à l’une des «organisatrices»: – vous avez un problème d’image, toutes les questions des médias étrangers portent sur vos violences. Qu’est-ce que cela veut dire «Be water»? «C’est la philosophie d’un célèbre maître d’arts martiaux hongkongais, Bruce Lee», m’a répondu la jeune femme masquée qui récuse le terme d’organisatrice. Elle a poursuivi: être comme l’eau, cela veut dire qu’on est flexible, décentralisé, imprévisible, insaisissable, qu’on s’adapte au terrain, à l’adversaire (Bruce Lee a dit: si on te jette dans un pot, tu prends la forme du pot). Etre de l’eau, c’est une attitude tactique, parfois il faut frapper comme un tsunami, parfois refluer comme la vague, parfois être nombreux, parfois rester en petit groupe, parfois déferler avec force, parfois avancer avec calme. Cela peut être violent, c’est le plus souvent pacifique. Personne n’organise l’eau. Il n’y a pas de leaders. Mais les particules d’eau, les manifestants, communiquent par une messagerie cryptée, le réseau social Telegram (sur la page LIHKG), où se forment des discussions amenant à des consensus pour mener des actions. «Peut-être a-t-on un problème de communication avec l’étranger, a conclu la fille. Mais c’est notre façon de voir. Et nous n’allons pas revenir aux anciennes méthodes de manifestations juste pour que le reste du monde comprenne.» Les Hongkongais ont surtout compris qu’ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes.