Rétro viral

L’ebook ou le livre? L’électricité ou la bougie?

Quelle énergie pourtant, quelle capacité de déflagration chez Roland Reuss qui aligne et passe à la sulfateuse Google, Facebook, YouTube, Amazon, Apple, Microsoft et Twitter!

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L’e-book ou le livre? L’électricité ou la bougie?

Il a attiré mon attention, dans ce temple de la chose imprimée, la librairie Tropismes, 11, galerie des Princes, à Bruxelles.

Il, c’est un petit essai publié chez un éditeur peu connu, Des îlots de résistance. Son titre? Sortir de l’hypnose numérique. L’auteur, me dit l’un des rabats du livre, enseigne la littérature à l’Université de Heidelberg: un spécialiste de Kafka, Hölderlin, Kleist et Paul Celan.

Ce quatuor de luminaires prédisposerait-il à parler… de l’«hypnose numérique»? On imaginerait terreau légèrement différent pour qui va se lancer dans 150 pages d’une analyse du monde numérique tel que nous le respirons aujourd’hui.

Quelle énergie pourtant, quelle capacité de déflagration chez Roland Reuss qui aligne et passe à la sulfateuse Google, Facebook, YouTube, Amazon, Apple, Microsoft et Twitter.

Pour lui, tous ces géants sont travaillés par la rapacité; contribuent à atomiser nos existences; à désintégrer nos consciences; mettre en miettes nos capacités cognitives; pulvériser nos facultés de concentration et d’attention; industrialiser et siphonner à leur profit la vie intellectuelle et en miner ainsi l’indépendance et la créativité.

Mais le mitraillage de Roland Reuss atteint son paroxysme lorsqu’il parle des e-books qui sont pour lui comme l’incarnation du désastre, en ce qu’ils trahissent le propre du livre physique.

Le livre physique, cet «objet très spécial, ayant pour caractère de se séparer lui-même, ainsi que son utilisateur, du monde environnant et de le concentrer sur soi».

Emporté, Roland Reuss conclut: «[Le livre] est un parallélépipède magique pour la concentration individuelle, et pas seulement le véhicule indifférent et éphémère d’un transfert, […] il permet à la pensée de se trouver […] exactement à l’inverse de la volatilité des idées qui est programmée nolens volens par le moindre hyperlink».

Cette charge m’a fait penser à un passage des Mémoires d’un des dandys les plus extravagants de la Belle Epoque, le comte Boniface de Castellane-Novejean: «L’électricité, constatait l’esthète en 1924, est commode pour les domestiques; mais il y a entre une ampoule lumineuse et la flamme d’une bougie la même différence qu’entre un œil de verre et un œil véritable. L’une fixe et implacable, donne froid, accentue les ombres, les rend dures, éblouit et crève la rétine; l’autre vit, réchauffe, remue, se reflète dans les cristaux… l’électricité ne devrait servir que dans les sous-sols, cuisines et endroits moins nobles encore»…

Depuis trois ans environ, les critiques à l’endroit de la mutation numérique se multiplient. Derniers en date, mis à part ce Sortir de l’hypnose numérique, l’essai du philosophe Roberto Casati, Contre le colonialisme numérique, ou celui d’Eric Sadin, L’Humanité augmentée. Elles sont le symptôme du mouvement de balancier auquel est confronté le discours optimiste qui en a accompagné l’ivresse première.

Mais aimerions-nous vraiment revenir au codex et au volume pur et dur tel que le suggère Roland Reuss? Qui n’adore pas les bougies? Mais aurais-je apprécié d’avoir dû, à leur lumière, rédiger cette chronique?

«L’électricité est commode pour les domestiques… et ne devrait servir que dans les sous-sols…»

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