la semaine

L’échec prévisible de l’euro

L’UE a négligé certains aspects essentiels pour la viabilité de l’euro. Du coup, les pays touchés par l’endettement font face à de sombres perspectives d’avenir. Par Beat Kappeler

Je l’avais bien dit. Au mois de mars en 1993, quand l’union monétaire du futur euro entrait en vigueur, je rendais mon étude sur le sujet au Fonds national de la recherche. Dans ce rapport, je soulignais qu’en Europe les deux conditions essentielles pour une union monétaire stable n’étaient pas remplies. Le Fonds national me remercia pour mon travail, me paya très bien et mit l’étude dans un de ses tiroirs.

Ces deux conditions essentielles font toujours défaut en Grèce, en Espagne, au Portugal et en Irlande, ce qui a effrayé avant-hier les bourses du monde entier. Lorsque des pays renoncent à leur monnaie pour former une union monétaire, il peut leur arriver de subir des chocs «asymétriques», c’est-à-dire qu’ils ne concernent pas l’union entière. Les pays concernés ne peuvent plus s’en tirer par une dévaluation, comme l’avait fait la France par trois fois sous Mitterrand. Les travailleurs des pays ébranlés doivent donc pouvoir se déplacer en masse: ce phénomène se produit aux Etats-Unis. C’est aussi arrivé en Suisse, quand l’horlogerie licenciait 60 000 ouvriers dans les années 1980. Ils durent partir pour le canton Vaud, pour Genève ou rentrer en France. De même, dans une union monétaire efficiente, les pays frappés par ce choc obtiennent des versements automatiques et importants «du centre» sous forme d’assurance chômage, de rentes et de péréquations financières préétablies.

Or ces deux conditions font défaut en Europe. Les chocs actuels proviennent de l’endettement considérable de certains Etats membres, et de manière sous-jacente de leur perte de compétitivité vis-à-vis des pays du Nord. J’avais déjà souligné dans ces colonnes que l’union monétaire de l’euro est une machine à exploiter l’Allemagne, les Pays-Bas et les pays nordiques au profit l’Europe latine, moins disciplinée en matière de coûts salariaux et de productivité.

Bruxelles, au centre de cette union monétaire, en a clairement énoncé les conséquences: ces pays doivent appliquer une rigueur jamais vue depuis 80 ans. Le Portugal, l’Irlande, l’Espagne et la Grèce doivent sévir dans les dépenses publiques, réduire les salaires de tout le monde, fermer des branches subventionnées de leur économie, diminuer les rentes vieillesse.

A l’époque du Traité de Maastricht, contenant cette union monétaire, je n’avais pas du tout compris l’empressement, partout en Europe, des syndicats pour cette nouvelle étape de l’Union. Leur aveuglement idéologique les avait éconduits du royaume de l’intérêt bien compris de leurs membres. Aujourd’hui, les leaders syndicaux ameutent leurs troupes pour manifester contre ces mesures draconiennes.

La théorie des unions monétaires, avec ses deux conditions essentielles, avait été formulée au début des années 1960 par un tout jeune professeur américain, Robert Mundell. J’avais suivi un de ses cours à l’Institut de hautes études à Genève. Il était un peu grassouillet, les cheveux longs, les vêtements négligés, cela faisait chic en 68. Grande fut ma surprise d’apprendre que le Prix Nobel lui avait été attribué en 1999 et que sur les photos apparaissait un homme digne, svelte, les cheveux blancs, posant dans son palais florentin.

Pendant 60 ans, entre 1865 et 1927, la Suisse a fait partie de l’Union monétaire latine. La France, la Belgique, l’Italie, la Suisse et la Grèce (encore elle) avaient des pièces d’argent du même poids et les échanges se faisaient librement. A l’inverse de l’euro, cette monnaie, avec ses billets, était fondée sur l’or et l’argent-métal. Si un pays exagérait avec ses prix et ses salaires, il pesait trop lourd et son bilan commercial devenait négatif. Pour payer, il fallait envoyer des tonnes d’or et d’argent-métal par train aux autres membres de l’union. Ainsi la circulation monétaire se réduisait, elle forçait automatiquement la retenue et corrigeait tout.

En revanche, l’euro n’est que du papier: les dettes commerciales et étatiques gonflent allègrement et en même temps la confiance se perd. L’union de l’euro est aux abois du fait de ses fautes de construction. Ce ne sont plus des camions remplis d’or qui administrent la correction, mais des ukases de Bruxelles, sur papier, eux aussi. Attendons la suite, elle sera déprimante, tant économiquement que moralement.

Publicité