Qu'elles aient lieu en Suisse, en Europe, en Amérique ou en Asie, les réformes scolaires réveillent des résistances profondes. Les parents et leurs relais politiques ou intellectuels se mobilisent au nom des valeurs traditionnelles. Leur action est vivifiante à plus d'un titre: elle contribue à freiner l'extrémisme pédagogique et elle oblige les pouvoirs publics à clarifier leurs intentions, à justifier la nécessité des réformes et à mieux en définir les objectifs. Le scepticisme crée une dynamique dont profite l'école, pour autant qu'il ne provoque pas le blocage.

Les réformes ont souvent été menées dans l'urgence. L'arrivée massive sur le marché du travail de baby-boomers dont les compétences n'étaient plus adaptées, la découverte que les enfants ne sont pas égaux face au savoir, un rétrécissement du temps scolaire hebdomadaire consacré aux matières principales (sous couvert des biorythmes de l'élève et parce qu'il fallait bien enseigner de nouvelles disciplines) sont autant de facteurs qui ont contribué à leur accélération. L'école se trouve ainsi au carrefour de l'humanité où la culture rencontre l'efficacité.

Ce nouvel aspect utilitariste gène profondément les réfractaires au changement. Ils estiment que le temple du savoir aurait cédé aux pressions des grandes industries, par le biais de pédagogues endoctrinés. Ce raisonnement néglige le fait que l'éducation n'est plus une fin en soi, mais bien le moyen d'accéder à un monde du travail exigeant. Par ailleurs, la robotisation industrielle, telle qu'illustrée par Fritz Lang dans Metropolis, n'étant plus d'actualité, l'école s'attache à créer des êtres pensants.

Obligatoire et universelle, l'institution scolaire accueille une population dont l'hétérogénéité oblige à des prodiges de stratégie. Quelle est donc sa mission la plus fondamentale, si ce n'est l'instruction de tous les élèves, quelles que soient leurs origines, y compris ceux qui résistent aux apprentissages et à l'intégration sociale? Au niveau du secondaire, la situation se complexifie, car au moment où l'élève se prépare à réaliser des choix de vie, il est souvent davantage attiré par le «clic», les SMS (service de messagerie des Natels) et les copains. En plus d'être efficace, l'école doit être intéressante.

La tendance qui consiste à rendre les connaissances utiles et intéressantes vient ainsi précisément en opposition à l'endoctrinement pédagogique. En Chine, au cours de son allocution annuelle en mars 2000, Zhu Rongji, le premier ministre, annonçait la fin d'un système scolaire noyé dans la tradition confucianiste. Pour la première fois dans l'histoire de ce pays, les autorités scolaires s'inquiètent de l'état de santé de leurs élèves. L'approche traditionnelle qui privilégie une transmission formelle des savoirs, notamment par mémorisation, se fait au prix de tensions importantes et ne permet pas d'accéder à la pensée créative.

Un constat semblable a déclenché une importante réforme au Japon, où les techniques d'apprentissage intensif ont provoqué un conformisme excessif et anéanti l'innovation et le sens de l'initiative (cette vision rejoint celle exprimée dans La Médiocratie démasquée de Gottlieb Guntern, fondateur du Forum de Zermatt, dont ces colonnes ont récemment publié un extrait). A partir de l'an 2002, environ un tiers du curriculum disparaîtra en faveur de projets interdisciplinaires et de sujets à options, comme la religion, la pollution ou la politique étrangère. Parallèlement, les établissements scolaires japonais sont encouragés à développer une culture extrascolaire importante, de manière à favoriser leur implantation dans la communauté locale.

Un projet de cette envergure ne se réalise pas sans heurts: les traditionalistes sont alarmés à l'idée que les performances des élèves japonais en maths et sciences ne seront plus parmi les plus élevées de la planète. De telles craintes ne sont pas sans fondement, mais l'impulsion donnée à la réforme a été provoquée par un mal-être palpable des écoliers et par un tragique événement, le meurtre par son fils d'une mère trop exigeante sur le plan scolaire.

L'école a donc l'obligation culturelle et sociologique de s'adapter. Les passéistes nous rendent cependant conscients d'une vérité paradoxale: le monde a beau évoluer à toute vitesse, les relations humaines demeurent profondément archaïques. La résistance au changement n'est autre que le reflet de ce décalage. L'erreur des réformateurs est celle d'imaginer que les changements s'imposent d'eux-mêmes. Fortes, mal vécues et organisées, les résistances sont provoquées par un sentiment d'incompréhension, dû, essentiellement, à un manque de communication. De plus, les «victimes» sont auréolées par les médias.

Communiquer, contrairement à une notion trop souvent véhiculée par le monde politique, ne consiste pas à informer, encore moins à imposer. La mise en relation des ressources humaines pour provoquer un changement en commun est une approche empreinte de pragmatisme, car elle tend vers un résultat. La majorité des associations de parents d'élèves œuvre dans ce sens, car elles ressentent le besoin d'évoluer avec le monde de leurs enfants. Le partenariat auquel elles aspirent et les conseils d'écoles qu'elles réclament combleraient le déficit de communication, propositions qui engendrent encore beaucoup de… résistances!

Mais l'urgence peut aussi être source de rupture. La porte est alors grande ouverte pour une récupération politique et partisane des difficultés d'adaptation que connaît l'école. Dans le canton de Vaud, celle-ci a pris un aspect caricatural, baigné dans le sentimentalisme populiste d'un parti libéral qui, par voie d'initiative, exige le retour des notes et des moyennes. Habilement, il prétend ne pas être opposé à la réforme elle-même. Mais soyons clairs, l'évaluation formative, qui favorise les progrès individuels et qui représente la clé de voûte des réformes scolaires, ne peut pas se faire en présence de moyennes, car celles-ci, établies sur une période, ne cautionnent pas les progrès (un 2,4 et 6 donne le même résultat qu'un 6,4 et 2). En remplacement d'une échelle chiffrée qui légitimait la sélection plutôt que de favoriser les apprentissages, les autorités scolaires vaudoises ont donc la responsabilité de proposer, dans la concertation et non plus dans l'urgence, des codes compréhensibles.

Car, entre les deux extrêmes, entre passéistes et progressistes, il y a aussi un moyen chemin. De nombreux enseignants et parents ont compris que le changement est nécessaire, mais estiment qu'il ne suffit pas d'emprunter de nouvelles méthodes pédagogiques; encore faut-il se préoccuper de ce que l'on enseigne aux enfants. Ces personnes appartiennent à la catégorie des «modernistes réflexifs», pour emprunter un terme à l'historien Carl Schorske. La modernité réflexive, en vigueur dans une Vienne fin de siècle (par opposition aux ruptures du Bauhaus) est celle qui s'appuie sur le passé pour générer le nouveau. Ainsi, sommes-nous nombreux à souhaiter que l'école innove, mais sur des bases solides et en permettant ce qu'interdit toute forme d'extrémisme: la recherche de la créativité et du surprenant. A cet égard, un récent forum consacré aux moyens d'enseignement du français rénové, en pratique dans les cantons romands depuis vingt ans, confirme ce que nous savions déjà: le structuralisme linguistique s'est réalisé aux dépens de l'expression écrite et orale. Cette méthode a provoqué une rupture trop radicale avec le passé, raison pour laquelle notre association y est opposée.

Ce qui caractérise les réformes, et ceux qui les défendent, est un optimisme érigé en valeur, l'idée que l'humanité est en mouvance et que les systèmes scolaires sont perfectibles. S'interroger sur les grandes maladresses des autorités scolaires est bénéfique, nécessaire et légitime, pour autant que cela ne conduise pas à l'obstruction ou à l'obsolescence. Le passé, les notes et les moyennes ne sont plus les nobles bastions du savoir, seuls refuges de l'innocence, de l'ordre moral et de la réussite.

Le changement ébranle nos certitudes. Aspirer au dialogue représente pour les parents un moyen d'être rassurés. Face à un avenir qui les reconnaît comme individus et à une pédagogie qui différencie, nos enfants, eux, ne font pas de la résistance. Mark Twain disait: «Ce n'est pas le progrès que je conteste, c'est le changement.» On serait tenté d'ajouter que le changement, cela s'apprend…

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