Fascinant M. Soros. Jeudi, le milliardaire américain a dégoupillé une grenade au milieu de ses invités, en plein Davos. «Xi Jinping est l’ennemi le plus dangereux pour les tenants de la démocratie», a-t-il expliqué dans un exposé sur la dérive du pouvoir chinois et le défi qu’il représente pour les «sociétés ouvertes». Pourquoi? L’alliance de l’autoritarisme du parti unique et des technologies les plus avancées du big data développées en Chine vont donner naissance à un nouveau totalitarisme. Et les démocraties ne sont pas préparées pour y répondre.

A 88 ans, George Soros connaît son monde, et celui du WEF ne lui est pas étranger puisqu’il y organise chaque année sa soirée. Le financier philanthrope savait donc où il mettait les pieds. Dans le discours «gagnant-gagnant» du WEF, la Chine tient une place à part. C’est le meilleur élève de la mondialisation, le pays qui a donné raison à l’agenda libéral d’ouverture des marchés. Son système politique n’est pas à la hauteur? Cela viendra plus tard, ou il faut comprendre, c’est une autre culture. A Davos, il n’est pas de bon ton de critiquer la Chine.

Le provocateur

Et le pouvoir chinois le lui rend bien: c’est dans la station alpine que Xi Jinping est venu, il y a deux ans, faire sa profession de foi dans les bienfaits du multilatéralisme alors que Trump vantait ses murs. Soulagée, la famille du WEF a applaudi à tout rompre. Cette année, suite à la défection américaine, les délégués chinois étaient les plus nombreux, certains d’entre eux n’hésitant pas à dénoncer la faillite des démocraties. Les Européens étaient sur la défensive.

A Davos, il n’est pas de bon ton de critiquer la Chine

George Soros est un provocateur. Mais l’admirateur de Karl Popper sait de quoi il parle: il a tenté de travailler en Chine. C’était dans les années 1980. Un échec complet. Là-bas, il avait pourtant trouvé des esprits curieux, intéressés, mais aussi contraints par les luttes de factions politiques. Quelques mois avant le massacre de Tianamen, il avait dû interrompre ses activités. Jusqu’à l’an dernier, le créateur de l’Open Society, une fondation qui promeut un agenda démocratique, pensait que la Chine évoluerait dans un sens favorable en s’inscrivant dans le respect «des institutions de la gouvernance mondiale». Puis Xi Jinping a réécrit la Constitution pour se maintenir au pouvoir de façon illimitée. Et George Soros a changé d’avis.

Désormais, la Chine est donc la principale menace à un monde ouvert: son système de «crédit social» et de caméra à reconnaissance faciale annonce une société orwellienne, son programme de Route de la soie est un agenda de domination politique, ses géants des technologies de l’information (Huawei, ZTE) ambitionnent de prendre le leadership mondial. «La réalité est que nous sommes dans une guerre froide qui menace de devenir une guerre chaude», dit-il. Le rapprochement entre Pékin et Moscou renforce le camp anti-démocrate. Et Donald Trump n’est certainement pas l’homme capable de faire face. Ses guerres commerciales sont un leurre.

Médaille de l’amitié

Caricatural? A peine. Le juif hongrois d’origine qui avait échappé aux nazis sait se montrer plus mesuré. Il n’appelle pas à déclencher les hostilités, mais simplement à prendre conscience du risque que représente le parti unique au pouvoir à Pékin. Le changement ne pourra venir que des Chinois eux-mêmes. Le confucianisme, hormis la loyauté, ne prêche-t-il pas le devoir de corriger l’empereur lorsqu’il fait fausse route?

Klaus Schwab a-t-il écouté George Soros? En décembre dernier, l’Allemand de 80 ans se voyait décerner dans le Palais du peuple à Pékin la médaille de l’amitié par Xi Jinping. Un honneur rare. Un honneur qui oblige.

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