Ma semaine suisse

La rencontre a eu lieu cette semaine dans un palace lausannois. Une belle brochette de banquiers, d’avocats et de juristes de la place financière suisse, d’investisseurs et de clients fortunés installés sur l’Arc lémanique, au total 200 personnes ont répondu à l’invitation d’une banque de gestion de fortune helvétique. Jean Russotto était à l’affiche pour parler du vieux couple: l’Europe et la Suisse. Un orateur respecté par ce public trié sur le volet. L’avocat d’affaires suisse fait partie de la famille: il partage les mêmes valeurs, il défend le business.

Installé à Bruxelles depuis plus de trente ans, Jean Russotto est l’un des meilleurs connaisseurs helvétiques de la «machine» européenne. Parmi ses clients, il compte de grandes entreprises suisses, y compris des banques. Leurs intérêts, qu’il défend, se confondent souvent avec ceux de l’économie suisse en général. Le Vaudois allie rigueur et charisme, pédagogie et humour. Il a aussi le patriotisme chevillé au cœur. Jean Russotto conserve des liens affectifs forts avec son pays. Il regarde la Suisse avec bienveillance mais il en parle avec cet esprit libre du sage qui a appris, l’expérience et la distance aidant, les vertus du détachement. Par ailleurs il n’a jamais été un euroturbo. Il se place au-dessus de la mêlée, renvoyant europhiles et europhobes dos à dos. Tous les dogmatismes le hérissent. Seuls comptent les faits. La force des faits.

Or ce que Jean Russotto observe et décrit est très éloigné des idées souvent préconçues étalées l’autre soir par son public. L’écart était saisissant à l’heure des questions qui ont fusé. Pourquoi l’Europe est-elle malveillante avec la Suisse? José-Manuel Barroso n’aime-t-il pas notre pays, lui qui a étudié à Genève? Bruxelles maltraite-t-elle la Suisse parce que la Confédération est trop petite pour se défendre? Pourquoi l’Europe cherche-t-elle à casser la Suisse en refusant la concurrence fiscale? Se venge-t-elle de notre réussite exemplaire?

Une litanie de malentendus que l’avocat rencontre chaque fois qu’il revient au pays. On voudrait croire ces caricatures de l’Union européenne réservées au Café du commerce; force est pourtant d’admettre qu’elles sont répandues jusqu’aux plus hauts étages des sphères économiques et politiques.

Jean Russotto pourrait en sourire, ménager son temps précieux et ignorer les compatriotes mal informés et confits de fausses certitudes. Peut-être les laisserait-il dans leur déni si lui-même n’était pas convaincu que le moment est critique. Le dialogue au sein du couple est dans l’impasse depuis trois ans, note-t-il; la Suisse porte une indéniable part de responsabilité; ça ne peut plus durer; sinon la Suisse, son économie, sera perdante. Il avertit: «Ne pas avancer, c’est se pénaliser.»

La Suisse a besoin de mille Jean Russotto, qui parcourent le pays, ses 26 cantons, ses 2485 communes, allant dire aux Confédérés, en termes simples et percutants, quels sont les faits et ce qui relève des préjugés et de l’ignorance.

Entendons l’avocat. Bruxelles reste un partenaire courtois, poli, patient et respectueux de notre démocratie, de nos humeurs, de nos succès, même de nos particularités et de notre propension à l’autisme. La Suisse, âpre à défendre ses intérêts, ne peut pas se déclarer heureuse et satisfaite sous un bilatéralisme statique quand l’Union répète que ce régime lui est devenu difficilement acceptable et qu’elle veut régler sans fracas le renouvellement du contrat.

Il n’est pas demandé à la Suisse d’adhérer au club. Juste de signer le bail révisé, de sorte que nous restions colocataires, certes précaires, de l’appartement que nous avons acquis dans la grande maison Europe pour accéder aux principaux avantages, présents et futurs – la jouissance des cuisines, des salles de jeu, des caves, du spa, des terrasses, des jardins… L’Europe change tout le temps. La maison a énormément grandi, tellement que son propriétaire a dû en simplifier les règles de vie commune et veille désormais à leur application à tous, sans plus tolérer les exceptions. Depuis 2008, la Suisse entend mal. Le premier petit signal donné par Berne en avril dernier semble hors sujet pour Bruxelles, regrette déjà Jean Russotto. Le temps passe; les nuages s’accumulent; le risque de graves complications grandit. La Suisse doit bouger, avant de le regretter amèrement.

La Suisse a besoin de mille Jean Russotto, qui parcourent le pays, ses 26 cantons, ses 2485 communes

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