C’était en avril 2015: Claude Calame, professeur honoraire de l’Université de Lausanne, helléniste hors pair et anthropologue de choc clame son indignation dans les pages Opinions et Débats du Temps. Pour lui, l’hécatombe de migrants qui meurent en Méditerranée, c’est un crime contre l’humanité.

Voici un universitaire passionné que l’étude de la littérature grecque ancienne n’a pas fait perdre de vue les tragédies de ce XXIe siècle. A l’image, d’un de ses illustres prédécesseurs de l’Université de Lausanne, André Bonnard, dont il partage le sens de l’engagement politique à gauche et ce tropisme spécifique: réinterpréter le monde d’aujourd’hui à la lumière des dispositifs narratifs et philosophiques que nous ont légués les Grecs anciens. A preuve l’essai qu’il vient de publier aux éditions Lignes: «Avenir de la planète et Urgence climatique». Un helléniste dans la conversation générale sur le climat, étonnant. Mais pas vraiment pour ceux qui connaissent le Claude Calame militant d’Attac et de SolidaritéS.

Le sous-titre de son court essai trace la perspective: «Au-delà de l’opposition Nature/Culture». Ce qui importe à Claude Calame, c’est de dénoncer l’emprise du capitalisme néolibéral sur la nature et les sociétés humaines qui tentent de s’y épanouir. Sa réflexion sera d’ordre anthropologique et épistémologique, avant de déboucher sur une exhortation de type politique (c’est là son côté André Bonnard).

Son diagnostic est sans appel: le paradigme néo-libéral domine le monde. Et cette domination mène la terre et les hommes qui y habitent à la catastrophe. En cinq chapitres serrés, qui sont autant de stations dans la généalogie des concepts de nature, de culture, de sociétés humaines et des interactions qui les lient, Claude Calame mène la charge. Saisissant le Prométhée d’Eschyle à bras-le-corps, il constate que la Grèce se fait de la nature une image extrêmement dynamique où l’impact de l’homme est inextricablement lié. Puis, via Descartes, il nous emmène chez les philosophes des Lumières, les sociologues du XIXe et du XXe, pour aboutir aux épistémologues et anthropologues structuralistes: s’épanouit alors dans la pensée occidentale l’image d’une nature coupée de l’homme et que celui-ci tend à maintenir sous la coupe et le calcul de sa raison raisonnante. Ici sont posées les prémisses qui permettront rapidement au capitalisme à l’anglo-saxonne, d’arraisonner (comme aurait dit Heidegger, que Calame ne cite jamais) la nature et les sociétés humaines.

Les troisième et quatrième chapitres récusent fermement cette coupure: tout, entre l’homme et la nature n’est qu’interaction, perméabilité et influence réciproques: la nature est autant façonnée par la culture, que la culture par la nature. Voici retrouvé, en ce XXIe siècle balbutiant, ce Prométhée que l’arraisonnement capitaliste nous avait fait perdre de vue.

Claude Calame gravit alors le cinquième chapitre de son essai où il esquisse sa solution: la construction d’une société solidaire d’hommes et de femmes émancipés qui interagiraient de manière constructive avec leur milieu biologique et social. Claude Calame appelle cela une «écopoiésis» politique, une «écopoiésis», il enfonce même le clou, «écosocialiste». «André Bonnard, sort de ce corps!», serait-on tenté de s’écrier, alors. Car il sera permis à celles et ceux qui partagent une vision plus réaliste de l’humanité, de douter de la faisabilité d’une telle solution.

Autre manière de dire que si l’on suit avec le plus grand intérêt l’helléniste, l’anthropologue et l’épistémologue Claude Calame, on demeure très perplexe face à l’idéalisme du militant.

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