Provisions, réserves stratégiques, stocks… Face à l’incertitude et à la guerre à leurs portes, les Etats européens tout comme les entreprises et les particuliers se redécouvrent un intérêt pour l’amassage de matières premières, de denrées alimentaires et de composants stratégiques en tout genre en cas de jours difficiles. Avec la pandémie qui continue de paralyser certaines régions du monde et la guerre en Ukraine, le fonctionnement de l’économie globalisée ne cesse d’être grippé. Avec en toile de fond l’enjeu de la souveraineté économique.

Nous le savons depuis le début du covid et la pénurie de masques qui s’en est suivie, nos chaînes logistiques sont étirées et enchevêtrées, même pour des biens basiques. Les limites du «just in time» (juste à temps) sont devenues flagrantes. Avec cette méthode d’organisation de la production, le stockage n’est pas un investissement mais un coût. Or moins il y a de stock, plus il y a de dépendance envers les fournisseurs et de vulnérabilité face aux crises. Comme l’illustrait Fabrice Zumbrunnen, le directeur général du groupe Migros dans Le Temps le 28 mars dernier: «Avant la pandémie, nous ne stockions des matériaux d’emballage que pour quelques jours. Aujourd’hui, nous avons constitué des réserves pour plusieurs mois. La guerre [en Ukraine, ndlr] ne fait que renforcer cette tendance.»

Renforcer sa résistance aux chocs redevient un impondérable. Alors même qu’ils freinaient déjà l’activité industrielle européenne depuis des mois en raison de la pandémie, les goulots d’étranglement logistique sont renforcés par le conflit en Ukraine. Alors qu’il manque déjà de semi-conducteurs – provenant principalement d’Asie –, le secteur automobile européen est par exemple touché de plein fouet par des difficultés d’approvisionnement pour certaines pièces détachées fabriquées en Ukraine, entraînant l’arrêt temporaire d’usines Volkswagen, BMW ou encore Renault. L’actuel confinement de villes chinoises, dont Shanghai, promet aussi de repousser encore un peu plus un retour à la normale.

L’énergie, principale préoccupation

Le front de l’énergie est encore plus incertain. Le gaz et le pétrole se sont rappelés à notre bon souvenir en tant que matières premières essentielles de nos économies développées. Les Européens, comme les Suisses, sont confrontés à leur dépendance au gaz naturel venu de Russie, un fournisseur dont il est difficile de se passer à court terme. En temps normal, l’approvisionnement se fait de manière continue via gazoduc sans stocks conséquents. Pour l’heure pas d’inquiétude, les contrats sont respectés de part et d’autre. Mais les jours du commerce avec la Russie sont comptés.

Et lorsque les échanges se grippent, le premier réflexe est de sécuriser à tout prix son approvisionnement. En attendant l’agrandissement des capacités d’importation de gaz naturel liquéfié par navires, le Qatar est au centre des attentions pour remplacer l’ex-partenaire russe. Or l’Etat du Golfe a aussi des clients à fournir en Asie et ne pourra pas répondre positivement à toutes les demandes. Surtout si les Etats européens, Allemagne en tête, s’efforcent de négocier bilatéralement, comme un remake des premiers temps du covid pour l’approvisionnement en masques.

Stocks de gaz insuffisants

Des stocks de gaz existent dans certains pays mais ils ne suffiront pas. Pour renforcer la résistance de l’Union européenne, la Commission veut par ailleurs obliger chaque Etat membre à remplir ses réserves de gaz à «au moins 80%» de leurs capacités d’ici au 1er novembre 2022, puis à 90% avant chaque hiver les années suivantes. Soit. Mais comme le rappelle le site Lecho.be, en France et en Allemagne la capacité de stockage maximale correspond à environ de 25% de la consommation annuelle.

Et en Suisse? Face à la vulnérabilité des systèmes d’approvisionnement du pays, le Conseil fédéral a décidé mercredi dernier de renforcer l’Office fédéral pour l’approvisionnement économique du pays (OFAE). Ce dernier, composé de 32 postes à l’heure actuelle, sera augmenté de 12 postes. Quant au poste de délégué de l’OFAE, il passera de… 40 à 100% de taux d’occupation.

Alors que la guerre est aux portes de l’Union européenne, l’heure est à la résistance des économies. Face à de multiples dépendances extérieures, la reconstitution de stocks stratégiques s’impose mais ne suffira pas. Or la redirection des flux économiques déjà fragilisés promet d’être une tâche aussi titanesque que la mise en œuvre de la transition énergétique.

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