En bateau

L’économie par les concombres de mer

Quoi de neuf dans la fabrique mondiale des inégalités? A vrai dire, pas grand-chose. Mais je viens de lire un reportage de Reuters (reut.rs/1hZsOm6), une histoire de riches, de pauvres, et de concombres de mer, que j’ai, du coup, bien envie de vous raconter.

Le synopsis est d’un genre bien connu. D’abord, il y a un archipel tropical paradisiaque, Banana Islands, au large de la Sierra Leone. Les arrière-arrière-arrière-petits-enfants d’esclaves affranchis qui la peuplent vivent pieds nus, fument de la marijuana sur la plage, habitent de tristes cahutes sans eau ni électricité, leur espérance de vie ne dépasse pas 48 ans, et en termes de développement humain, ils occupent la 177e place mondiale, sur 187.

Un jour arrive l’homme jaune, qui leur dit: «Je vous donnerai des bateaux et des scaphandres, je vous construirai des routes, des écoles, des égouts et des lignes à haute tension, si vous allez me moissonner ces colonies de concombres de mer aphrodisiaques qui tapissent le plancher océanique de vos misérables îlets.»

Les concombres de mer, pour ceux qui seraient nuls en biologie sous-marine, sont aussi appelés holothuries, de la branche des échinodermes, et mènent, pour la plupart, une placide existence benthique. En clair, ce sont des espèces d’andouilles molles à pustules de 10 à 20 centimètres de long, vaguement cousines des étoiles de mer et des oursins, vivant posées sans rien faire au fond de la mer. Les Chinois en raffolent, les petits coffrets de concombres de mer séchés font partie des friandises que l’on s’offre à l’occasion du Nouvel An lunaire. A tel point que la pêche locale ne suffit plus depuis belle lurette, et l’Empire du Milieu déploie, toujours plus loin de ses frontières, un réseau très organisé d’importation de ces bestioles.

En Sierra Leone, le concombre de mer compte désormais comme l’or, le diamant et le minerai de fer, au rang des matières premières exportées vers la Chine. Evidemment, selon la logique léonine qui prévaut dans ce type d’échanges, seuls les maillons intermédiaires de la chaîne de valeur empochent les revenus les plus importants, et c’est ainsi que les riches deviennent encore plus riches, tandis que les pauvres voudront bien se contenter d’être seulement un peu moins pauvres. Et encore, provisoirement. Abu Bakar, un plongeur clandestin de 20 ans, vend sa pêche à 35 dollars les 7 kilos tout mouillés, tandis que le revendeur final sur le marché de Guangzhou empoche 133 dollars contre un kilo d’holothuries séchées, sans qu’il soit dit, bien sûr, que c’est lui qui se fait la plus grande marge.

Et quand je dis que c’est provisoire, c’est qu’Abu Bakar constate, comme ses confrères, des moissons sous-marines toujours plus maigres. La faute, sans doute, à l’absence complète de régulation de cette pêche. Les malheureuses holothuries africaines seraient déjà tellement surpêchées qu’elles n’auraient même plus le temps d’éjaculer leurs gamètes dans la mer (car ainsi se reproduisent-elles, par fécondation externe). Il y a donc fort à parier qu’Abu Bakar ne vivra pas jusqu’à 48 ans de la pêche aux concombres de mer. Que fera-t-il alors? Une start-up biotech ou une web-app B2C ?

En Sierra Leone, l’holothurie est comme l’or, le diamant et le minerai de fer, une matière première d’exportation

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.