La Turquie est sous le choc: dans la nuit de mardi à mercredi, le ministre de l'Economie Hikmet Ulugbay s'est tiré une balle dans la tête, mais le projectile, qui lui a traversé le menton, la langue et le nez, n'a pas atteint le cerveau. L'homme, un des plus influents personnages de l'Etat turc, est hospitalisé à Ankara dans un état stationnaire. Ses jours ne sont pas en danger.

Selon les proches collaborateurs d'Ulugbay, le ministre a cédé à la pression intense dont il est l'objet autour de l'accord de principe signé la semaine dernière avec le Fonds monétaire international. Cet accord vise à juguler en trois ans l'inflation galopante et les taux d'intérêt très élevés qui menacent l'économie turque depuis longtemps. Son application porte sur le contrôle des dépenses de l'Etat et la réforme du système de sécurité sociale (au travers du possible relèvement de l'âge de la retraite), origine majeure de la dette publique, et un plafonnement des salaires des fonctionnaires. L'inquiétude est vive à Istanbul, capitale économique du pays: qui, sinon Ulugbay, personnage froid mais rigoureux, appliquera le programme du FMI? La Bourse d'Istanbul a perdu 4% au lendemain de la tentative de suicide du ministre.

Cet incident jette une lumière crue sur les tensions qui traversent la Turquie, à l'heure où l'un des pans importants de son PIB, le tourisme estival, s'écroule en raison des craintes occidentales d'un renouveau du terrorisme kurde, attisé par la condamnation à mort du leader du PKK Abdullah Öcalan. Dans certaines régions, les réservations ont chuté de 80%. Rencontré à Antalya (côte sud d'Anatolie), un responsable touristique enragé s'est livré à une attaque en règle contre «les Britanniques et les Allemands qui pratiquent la dictature sur le tourisme de masse» et «les Grecs qui complotent pour effrayer les touristes avec des mensonges sur une prétendue guerre civile en Turquie». Une diatribe qui en dit long sur le désarroi du secteur.

Mais la forte baisse de la demande touristique, largement répercutée par la presse internationale, n'est qu'un épiphénomène passager en regard des problèmes structurels fondamentaux auxquels le pays est confronté. Et malgré l'ampleur des changements accomplis depuis bientôt vingt ans, les choix les plus pénibles restent à faire.

«Quand on vit depuis toujours – ou presque – avec l'inflation, on s'y habitue. C'est un paradigme très difficile à transformer. Aujourd'hui, si les réformes reprennent, ce sera le signe du début d'une certaine prudence financière. Si les marchés y croient, la Turquie pourra présenter un nouveau visage. Mais il y a très loin de la coupe aux lèvres.» Osman Ulagay, éditorialiste financier au grand quotidien stanbouliote Milliyet, brosse en quelques phrases le portrait économique contrasté de son pays, qui a jusqu'ici vécu comme une évidence un illogisme macroéconomique permanent: une inflation carabinée et une croissance forte. Mais la crise russe a cassé le moule: les investisseurs étrangers ont retiré leurs billes, et les échanges avec la Russie, qui représentent 12% du commerce turc, ont dramatiquement chuté. Les réformes amorcées par feu Turgut Özal, le premier ministre visionnaire des années quatre-vingt, ont un urgent besoin d'être réactivées si la Turquie entend poursuivre son chemin vers le mieux-vivre économique. L'instabilité politique permettra-

t-elle de faire le saut?

Le tableau de l'économie turque étonne l'observateur par ses forts contrastes: l'inflation y atteint effectivement depuis plus de vingt ans des niveaux très élevés, avec une moyenne de près de 80% ces quatre dernières années, mais durant cette même période la croissance moyenne du Produit national brut – par ailleurs très volatile – y a dépassé 7% (elle atteint 5% par an sur trente ans).

De même, le dynamisme économique, en particulier dans le domaine des technologies de l'information et de la transformation alimentaire, côtoie des survivances de nomadisme et de féodalité, ainsi qu'un niveau d'illettrisme particulièrement élevé pour un pays de ce niveau de revenu par tête d'habitant (6060 dollars en 1996): 28% des femmes turques ne savent ni lire ni écrire, alors qu'en Thaïlande (PNB par habitant de 6700 dollars), ce taux n'atteint que 8%.

Autre paradoxe, la Turquie a totalement libéralisé son marché des capitaux et l'investissement financier étranger n'y rencontre aucune barrière, mais les flux de capitaux étrangers sont nettement insuffisants, bien en deçà des moyennes en vigueur dans les autres «pays émergents avancés». A dire vrai, le marché intérieur des capitaux est totalement occupé par l'Etat, qui emprunte à tour de bras avec une maturité extrêmement courte (six mois au maximum, précise le patronat turc). Les taux d'intérêt réels sont passés de 20 à 80% au second semestre de 1998, et les quelque 70 banques turques passent leur temps à traiter les bons du Trésor au lieu de réguler l'économie réelle entre épargnants et investisseurs. «La taille du secteur financier turc est bien trop limitée, constate un homme d'affaires turc. Il n'atteint pas 50% du PNB.» Le bâtiment de la Bourse d'Istanbul, une sorte de Kaaba de marbre au luxe tapageur, entourée d'un parc et d'une splendide piscine, a beau en imposer au visiteur par son modernisme, les volumes de titres échangés demeurent modestes, comme le nombre de sociétés cotées – dont la majorité ne met du reste que moins du quart du capital dans les mains du public.

Au chapitre des investissements directs, le tableau n'est pas meilleur: en 1997, seuls 606 millions de dollars ont été investis en Turquie par des investisseurs étrangers, une misère comparé au total des investissements dans les dix plus grands pays émergents. Pourtant, le potentiel est là, comme en témoigne la réussite de nombreuses multinationales qui ont choisi la Turquie – on pense notamment à l'industrie automobile, qui réunit sept des principaux constructeurs mondiaux: Fiat, Renault, Toyota, Hyundai, Ford, General Motors et Honda.

En fait, le dynamisme intrinsèque de l'économie privée turque n'est plus à prouver. Mais les distorsions macroéconomiques et le carcan régulateur empêchent ce dynamisme de s'exprimer, voire menacent l'expansion de l'économie turque dans son ensemble. Officiellement, l'économie turque génère 200 milliards de dollars; mais l'économie souterraine est estimée à 150 milliards. Jusqu'ici, certaines mesures incitatives sur le plan fiscal ont permis à l'Etat de récupérer une part de ces milliards, ce qui a sans doute contribué à soutenir la croissance. Mais le temps des demi-mesures est révolu. L'économie privée est entièrement soutenue par des emprunts étrangers, puisque le flux entrant net de capitaux correspond à la croissance réelle du PNB, alors que le secteur public connaît une épargne négative depuis le début de la décennie. Dans les années quatre-vingt, l'épargne atteignait 47% des revenus, mais le bilan des neuf dernières années s'établit à –3%.

Pour le Tüsiad, c'est-à-dire le «Vorort turc», les dépenses publiques excessives et le poids de la sécurité sociale plombent littéralement toute l'économie du pays et expliquent l'inflation galopante. Pour étayer leurs dires, l'organisation patronale a quelques arguments chiffrés incontestables: «En dix ans, les revenus de l'Etat sont passés de 13 à 21,5% du PNB, alors que les dépenses ont bondi de 16,9 à 28,5%, déclare Ercan Kumcù, économiste au Tüsiad. 40% de tout ce que l'Etat dépense est englouti par les salaires du secteur public. Et le poids des intérêts est exorbitant, puisque sans eux, nous aurions un budget excédentaire! De plus, le déficit de la sécurité sociale atteint 3% du PNB, et ce chiffre sera nettement plus élevé cette année.» Il faut dire que la loi turque prévoit que les femmes peuvent prendre leur retraite à 38 ans, et les hommes à 42 ans. Et c'est, dans tous les cas de figure, l'Etat qui prend tout en charge. Inutile de dire que les doubles revenus retraite-économie souterraine fleurissent. Et que les «vrais» retraités souffrent de cette situation surréaliste, qui voit un homme sur deux officiellement à la retraite!

Parmi les grands chantiers auxquels le gouvernement du premier ministre Bülent Ecevit doit s'atteler, la réforme du système bancaire est le plus urgent. La nouvelle loi passée le mois dernier permet d'éviter les excès et donc les faillites des petites banques privées, grâce à un système de contrôle plus strict. Mais le problème des banques publiques, qui servent de prêteur à bon compte à des secteurs industriels et agricole largement inefficaces, demeure entier, constate un analyste.

L'Etat contrôle un tiers du secteur, et les quatre principaux établissements du pays. «Le problème est plus politique que technique», explique un investisseur stanbouliote. Jusqu'ici, le contrôle indépendant des banques n'existait pas, puisque le Trésor comme la Banque centrale, qui sont tous deux chargés de l'exercer, devaient solliciter chaque fois l'aval de leur ministre de tutelle, peu enclin à ennuyer un des plus puissants lobbies du pays. La faillite de deux banques privées, que l'Etat, en vertu de la garantie complète qu'il assure pour les épargnants, a dû reprendre à grands frais, a conduit à la mise sur pied d'une commission bancaire aux pouvoirs étendus.

Il était temps: un observateur étranger glissait, entre autres confidences, que la grande majorité des banques turques, en mains d'une poignée de familles, connaissaient une «situation indonésienne» que seule l'altitude himalayenne des taux d'intérêt maintenait au-dessus du niveau de flottaison… Les prêts consentis par les banques à leurs propriétaires, à des filiales ou d'autres sociétés proches se sont multipliés. Ces pratiques seront limitées sous la nouvelle loi, et la commission bancaire pourra même forcer certains établissements à fusionner. La garantie totale des dépôts par le gouvernement devrait être remise en cause graduellement.

Autre chantier important, la restructuration de la dette intérieure. Le plan concocté avec le FMI doit y mener: la Turquie doit absolument convertir ses emprunts à très court terme qui mobilisent son marché financier et déstabilisent son économie dans une perspective à dix ans, estime Erkut Yüceoglu, le patron des patrons. «L'accord du FMI est un premier pas vers la restauration de la confiance en Turquie.» Malgré tout, les investisseurs étrangers ne reviendront pas aussi vite qu'ils sont partis. C'est une des trois raisons pour lesquelles la croissance, cette année, devrait être nettement inférieure à 2% – les deux autres étant liées aux difficultés de la Russie et aux luttes politiques internes.

Ces dernières ont fait une autre victime: le plan de privatisation. La «deuxième phase», qui doit permettre à plusieurs grandes entreprises d'ouvrir leur capital, et à l'Etat de se retirer davantage de grandes sociétés partiellement privatisées, est au point mort depuis six mois. Le dossier de privatisation de Turkish Airlines, auquel s'intéresse Swissair, ne redémarrera pas avant l'an prochain. Mais l'intégration de Turkish Airlines dans l'alliance Qualiflyer, que pilote Swissair, avait suscité une levée de boucliers. «Ce mouvement a dû être stoppé, car il donnait l'impression que les Suisses mettaient déjà la main sur la compagnie aérienne turque avant même sa privatisation», commente André Faivet, l'ambassadeur suisse à Ankara.

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