Il y a une forte composante africaine dans l’enquête mondiale des Pandora Papers, la dernière et la plus ambitieuse menée à ce jour par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) pour tenter de percer institutions et techniques financières offshore conçues pour assurer le secret, la protection des actifs et l’exonération fiscale des élites mondiales. Sur les 600 journalistes impliqués dans l’opération, 53 étaient Africains, travaillant dans 18 pays. Ils ont contribué à ces révélations, souvent au péril de leur vie. Leurs recherches montrent que des dizaines d’hommes politiques, d’hommes d’affaires et de membres de leurs familles possèdent d’importants avoirs offshore.

Parmi les personnalités démasquées figurent les chefs d’Etat du Congo, du Gabon et du Kenya. L’enquête sur l’empire offshore du président kenyan Uhuru Kenyatta révèle des intérêts particulièrement étendus, notamment des sociétés dans les îles Vierges britanniques, l’utilisation d’une banque privée suisse pour les transactions et une fondation basée au Panama. L’évasion fiscale semble être un motif secondaire, car les riches et les puissants de nombreux pays africains payent en réalité peu d’impôts. Les motivations de ces personnalités et de leurs proches sont plutôt le désir de secret, la volonté de protéger ses actifs et le souci de se garantir une immunité contre d’éventuelles poursuites criminelles.

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Les révélations concernant l’élite politique africaine ne constituent généralement pas de véritables surprises. De nombreuses rumeurs circulaient sur les fortunes à l’étranger de plusieurs hommes politiques, à tel point que les citoyens les considéraient comme un fait établi. Certains, comme le président congolais Dennis Sassou-Nguesso, ont récemment fait l’objet d’enquêtes accablantes. D’autres recherches ont montré des corrélations significatives entre l’aide étrangère et les sorties de capitaux, ainsi que les dommages économiques causés par la fuite des capitaux hors d’Afrique.

Quatre leçons à tirer

Mais il y a une différence fondamentale entre les ouï-dire et les spéculations sur un sujet exceptionnellement pauvre en données et les preuves fiables dont nous disposons aujourd’hui. Avec d’autres fuites majeures depuis les Panama Papers de l’ICIJ en 2016, les Pandora Papers dressent un tableau précis des mécanismes réels conçus pour siphonner et cacher les richesses africaines. A ce stade, nous pouvons tirer quatre leçons des Pandora Papers qui sont importantes pour l’Afrique. La première est que le continent est désormais pleinement intégré dans l’économie mondiale offshore. Il s’agit bien sûr d’une dynamique négative pour son développement, car les capitaux dont elle a tant besoin fuient vers d’autres parties de l’économie mondiale. Mais cette évolution met un terme à l’illusion que la mondialisation financière a en quelque sorte contourné le continent.

Deuxièmement, le rôle des facilitateurs professionnels dans les principaux centres financiers s’avère une fois de plus essentiel. Rien de tout cela ne serait possible sans une armée d’agents immobiliers, de comptables, de gestionnaires de patrimoine, de responsables de la création d’entreprise, de banquiers, de consultants en gestion, d’opérateurs de relations publiques et d’avocats, ainsi que sans les hommes politiques qui créent l’environnement réglementaire favorable dans lequel ces acteurs opèrent en toute impunité. Ces prestataires de services offrent aux personnes politiquement exposées (PEP) africaines les stratégies offshore éprouvées qu’ils ont mises à la disposition de leur clientèle mondiale au cours des dernières décennies.

Troisièmement, de nombreux dirigeants africains sont des acteurs à part entière de ce processus, alors même que leurs populations en sont les victimes. Le statut social des Africains éminents exposés dans les Pandora Papers est important. Leur relation avec les prestataires de services qui permettent le blanchiment de leur argent et de leur réputation est essentiellement fondée sur la collaboration. L’offshore profite aux riches et aux puissants du monde entier, d’où qu’ils viennent.

Mondialisation des pratiques offshore

Enfin, il y a une absence flagrante. L’Afrique est immergée dans le monde de l’offshore mais, à l’exception de l’île Maurice, des Seychelles et de quelques autres pays, elle ne s’y intéresse pas. Les Etats africains sont perçus comme étant trop agités sur le plan politique, et leurs banques et tribunaux trop peu fiables pour offrir la certitude attendue des centres financiers offshore. Les étrangers fortunés ne veulent pas cacher leur argent en Afrique et les Africains fortunés veulent en sortir leurs richesses. Cela signifie que le continent supporte tous les maux de l’économie offshore mondiale sans bénéficier des avantages douteux que d’autres en ont tirés.

Quelles sont les retombées probables des Pandora Papers? Des conséquences immédiates sur la politique intérieure de la plupart des Etats africains sont peu probables. Les dirigeants contrôlent souvent les tribunaux et les médias grand public et, dans la plupart des cas, ils soutiendront que la détention d’un compte offshore ou d’actifs étrangers n’est pas illégale en soi. Le cynisme populaire quant à l’esprit civique des dirigeants peut également conduire à l’apathie face à ces révélations. Pourtant, celles-ci ne peuvent que délégitimer davantage le statu quo, notamment aux yeux des jeunes générations.

Dans les centres financiers occidentaux, il est probable que les Pandora Papers n’auront pas seulement un impact durable sur la réputation de ceux qui ont été démasqués, mais qu’ils déclencheront également des changements réglementaires qui s’en prendront durement à ceux qui les ont encouragés. Ils doivent assumer la responsabilité juridique personnelle de leur rôle indispensable dans la promotion des intérêts des kleptocrates mondiaux. Pendant des décennies, les schémas offshore ont été structurés en Occident. Y compris dans des pays donateurs et donneurs de leçons tels que les Etats-Unis et le Royaume-Uni, dont l’hypocrisie est rétrospectivement à couper le souffle. Ils doivent maintenant mettre de l’ordre dans leurs affaires.

Si elle n’aboutit pas à une transformation véritablement systémique, la réforme des économies des pays de l’OCDE, aussi cruciale soit-elle, laisserait encore des lacunes importantes dans le système financier international. La mondialisation des pratiques offshore signifie que ce système prospère dans de nombreuses régions du monde où l’atteinte à la réputation infligée par les Pandora Papers, tant redoutée par les petits paradis fiscaux des Caraïbes facilement intimidables, est considérée comme gérable dans d’autres endroits. A Dubaï ou Hongkong, protégés par la Chine, les Etats autoritaires forts soutiennent fermement le secret, la faible imposition et la réglementation permissive. Ces puissances pensent qu’il y a un avantage concurrentiel à conserver ces paradis fiscaux. Les personnalités politiquement exposées africaines l’ont bien compris et redirigent leurs capitaux vers ces places moins vulnérables. La lutte ne fait que commencer.

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