On a beaucoup glosé, ces dernières semaines, sur les conséquences de la crise sanitaire. On a interprété, analysé, commenté, souvent à chaud, sans le recul nécessaire. On a parfois relayé des informations erronées ou périmées dès le lendemain, tant chaque jour charrie son lot de nouvelles qui viennent contredire ce que l’on croyait enfin avoir compris. De nombreuses analyses se sont cependant accordées sur une réalité: dans cette crise, les femmes sont en première ligne, aux avant-postes. Elles sont plus nombreuses dans les métiers «essentiels» à notre société, et malheureusement plus touchées par la précarité ou la violence. Comme toute crise, la situation actuelle met en lumière les inégalités (sociales, culturelles, sexistes) que nous préférions ignorer ou oublier. Sur les questions de genre, les leçons à en tirer sont limpides, et il serait bon de s’en rappeler durablement et de s’en inspirer pour demain.

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Oui, les métiers de la santé, du care, où l’on prend soin des autres, sont des métiers dont on ne peut se passer, qui sauvent des vies, nous soutiennent quand on en a besoin, s’occupent des plus fragiles. Or ces métiers sont à très grande majorité féminine, sorte d’extension de la sphère de l’intime, de la famille, métiers où l’humain importe plus que l’ego, le sens plus que la paye, la relation plus que la technique. Dans notre monde qui a choisi de valoriser la compétition, le paraître, le profit, la réussite individuelle plutôt que collective, ces métiers dits «féminins» sont mal payés, mal considérés, peu valorisés. Qu’apprenons-nous de ce constat? Que dans la hiérarchie sociale dont nous avons hérité, ce qui est connoté féminin vaut moins que ce qui est connoté masculin. Que ces valeurs-là, qui sont humaines avant tout, ne sont pas celles que le monde a mises en avant jusqu’ici. Il faut être capable de l’admettre pour pouvoir le changer. Et cela implique de revaloriser ces métiers, pour y attirer plus d’hommes et accorder à ces professions la place qu’elles méritent.

Capacité d'adaptation

Dans la famille non plus, l’équilibre n’est pas toujours de mise. Le soin aux enfants et le travail domestique, habituellement invisibles, sont des tâches accomplies gratuitement et, encore majoritairement, par des femmes. Le télétravail forcé par la crise sanitaire a fait découvrir à certain·e·s que ces activités fondamentales prennent du temps, demandent de l’énergie, exigent des compétences, révélant des habitudes profondément ancrées et une répartition des rôles encore peu égalitaire.

Il ne s’agit pas de penser que les femmes sont meilleures ou qu’elles auraient des qualités différentes des hommes, seulement de se souvenir qu’on ne conditionne pas les filles et les garçons de la même manière

Si le télétravail n’est pas une solution idéale quand on a des enfants et que les écoles sont fermées, la période que nous vivons a le mérite de démontrer ce que les partisans d’un management progressiste affirment depuis des années: la performance ne se mesure pas au nombre d’heures de présence. Au contraire, la flexibilité horaire et organisationnelle permet de s’adapter à un mode de vie où la sphère professionnelle et la sphère privée ne sont plus étanches, où des contraintes de mobilité existent. On semble ainsi découvrir que l’adaptabilité et la gestion du changement sont des compétences vitales pour une organisation pérenne.

Nombre d’entreprises ou d’institutions trop rigides, où ces évolutions étaient rejetées par tradition, par peur, par résistance dogmatique ou par attachement à l’ordre patriarcal, ont finalement dû s’y faire, contraintes et forcées, et à un rythme accéléré. Celles pour qui cela a été le moins douloureux sont évidemment les structures les plus agiles et les plus innovantes. La démonstration est limpide. Cela ne signifie pas que le télétravail est la solution à tout, ni que les dérives sont impossibles. Il y a des règles à définir, un lien humain à conserver mais, comme souvent, c’est une question d’équilibre, de bon sens et de créativité, en s’autorisant des réajustements.

Un leadership plus humain

Enfin, et c’est fondamental, cette crise révèle de quel leadership le monde a besoin. Là aussi, on semble découvrir que l’empathie est plus utile que l’ordre martial, que gérer une crise en conservant son calme, en prenant des décisions courageuses, en gardant le cap, implique une maturité, une attention aux autres et une capacité de remise en question qui sembleraient mieux se conjuguer au féminin. Il ne s’agit pas de penser que les femmes sont meilleures ou qu’elles auraient des qualités différentes des hommes, seulement de se souvenir qu’on ne conditionne pas les filles et les garçons de la même manière. On peut aussi reconnaître que si les femmes qui arrivent au pouvoir s’en sortent souvent mieux que les hommes, c’est parce qu’il leur a fallu montrer trois fois plus de qualités, de persévérance et de résistance pour arriver où elles sont.

Mais surtout, de Taïwan à la Nouvelle-Zélande, en passant par l’Allemagne, ces dirigeantes nous démontrent qu’un leadership humain, proche des gens, mais aussi audacieux, équilibré entre force de décision et empathie, donne tout simplement de meilleurs résultats. Et comme dans un film de science-fiction, cette fois-ci la performance ne se calcule pas en monnaie sonnante et trébuchante mais en nombre de morts. On espère que cette prise de conscience sera suivie d’effets, et que les Etats, comme les entreprises, choisiront des dirigeant·e·s qui illustrent ce modèle et dont la moitié, forcément alors, loin des statistiques actuelles, seront des femmes.


*Eglantine Jamet, docteure en sciences sociales, cofondatrice du cabinet Artemia

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