Il y a peu, nous vivions encore sous le signe de la normalité pré-corona. Et puis l’épidémie est apparue. En Chine tout d’abord, avant d’enfler progressivement, telle une avalanche grondant d’amont en aval, jusqu’à devenir une pandémie mondiale. Et si nombre de chercheurs l’avaient vu arriver, la situation actuelle n’en reste pas moins difficile à comprendre au moment où elle se produit réellement.

Depuis la mi-mars, les universités suisses fonctionnent en mode «urgence», comme dans le reste du monde. La crise a donné lieu à de nouvelles priorités, balayé les habitudes et éjecté chacune et chacun de nous hors de sa routine. A juste titre, toute activité a été subordonnée à l’endiguement du virus, par égard envers les personnes les plus en danger dans notre société, ainsi qu’envers le système de santé. Du jour au lendemain, les universités sont passées d’un enseignement en présentiel à des cours en ligne et ont réduit au minimum leurs activités de recherche – exception faite des travaux concernant le coronavirus.

Focalisation du monde scientifique sur la lutte contre le virus

Comment la communauté scientifique suisse a-t-elle réagi à la pandémie, et quelles conséquences la crise aura-t-elle sur la recherche? De même que d’autres pans de la société civile, la communauté scientifique a réagi à la crise par une focalisation. Mais cela ne doit pas faire oublier que des équipes interdisciplinaires sont également engagées dans la lutte contre le virus. Un groupe de projet opérationnel constitué au sein du domaine des EPF réunit ainsi non seulement des spécialistes de la santé, mais également un important savoir-faire en matière d’ingénierie. L’enjeu étant de pouvoir répondre aux besoins accrus des hôpitaux concernant certains équipements spécialisés comme les respirateurs ou les masques de protection.

En peu de temps, différentes plateformes de type place de marché ont ainsi vu le jour, visant à rapprocher la demande d’équipements et l’offre issue du domaine scientifique. Aujourd’hui, le groupe opérationnel du domaine des EPF fait partie d’un autre groupe de projet scientifique créé à l’échelle nationale et intégré à la cellule fédérale de crise. En parallèle, des recherches à long terme sont également menées pour trouver de nouveaux médicaments permettant, à l’avenir, de soigner les infections à coronavirus. En toute première ligne se trouve par exemple le professeur Francesco Stellacci, qui développe depuis plus de dix ans un sucre innovant susceptible de servir de médicament contre les virus – corona et autres.

Rechercher en accéléré

On peut faire une deuxième observation concernant le tempo des activités de recherche. La recherche fondamentale, telle qu’elle est pratiquée par les universités, respecte certaines règles et aboutit souvent à la publication de résultats dans des revues spécialisées. Son point de départ, ce sont des idées et hypothèses que l’on va soumettre à des méthodes scientifiques afin de les confirmer ou de les réfuter. Ce processus prend généralement plusieurs années, voire plusieurs décennies. Autrement dit, la recherche est une activité qui exige une motivation, une patience et une flexibilité considérables. Dans la crise du corona, cette agilité à travailler avec de nombreuses inconnues peut se révéler avantageuse. Car la crise actuelle agit tel un catalyseur accélérant les processus. Ainsi, au cours des dernières semaines, un grand nombre de découvertes concernant le SARS-CoV-2 ont été publiées en accéléré, de façon qu’elles puissent être utilisées au plus vite par la communauté scientifique internationale. Des dizaines d’initiatives, privées ou publiques, ont promis des moyens supplémentaires pour faire avancer la recherche d’un vaccin.

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De nouvelles dimensions de collaboration

La collaboration est, au même titre que la concurrence, partie intégrante de toute activité scientifique. Et tandis que face à la menace planétaire, la seconde passe – au moins provisoirement – à l’arrière-plan, la crise a encore renforcé, mais aussi modifié la collaboration à l’international. On peut notamment observer un assouplissement des hiérarchies, comme dans des initiatives telles que «helpfulETH», qui réunit des étudiants et des chercheurs de l’EPFZ et de l’EPFL. En temps normal, cette initiative n’aurait sans doute pas vu le jour sous cette forme. En contact étroit avec les hôpitaux suisses, et sur la base de problèmes concrets, des équipes se forment pour développer en quelques semaines seulement des solutions tout aussi concrètes, grâce à des procédés comme le prototypage rapide. Mais on voit également fleurir les coopérations internationales. Ainsi, depuis quelques semaines, plus de 130 chercheurs issus des deux Ecoles polytechniques fédérales ainsi que de sept autres pays travaillent d’arrache-pied à une solution informatique permettant de détecter des chaînes de contagion grâce aux smartphones, tout en respectant la vie privée des usagers.

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L’état d’urgence sanitaire a également libéré des dynamiques considérables, notamment dans le domaine scientifique. Dans le monde entier, les médias braquent leurs projecteurs sur des épidémiologistes et virologues invités à expliquer aux populations les scénarios envisageables. Sans compter les économistes, qui tentent désormais de calculer le prix du confinement pour chaque nation, ainsi que d’établir des analyses coût/bénéfices. Mais à mesure que l’on retournera progressivement à une normalité post-corona, d’autres priorités viendront s’interposer et les intérêts divergeront de nouveau. Après le réflexe, la réflexion: que nous aura appris cette crise, et que pourrons-nous en tirer pour après – en tant que société et en tant que communauté scientifique? Nombre d’aspects ayant fait le succès des hautes écoles suisses vont continuer de fonctionner comme par le passé. Mais la crise du corona aura changé durablement le monde scientifique.

Le formidable dynamisme que l’on constate dans le domaine de la recherche montre aussi pourquoi la liberté est si essentielle pour ce dernier. Seuls les chercheuses et les chercheurs sont en mesure de diriger leurs recherches là où elles donnent de nouveaux résultats. La recherche ne saurait être régie par le politique. En la matière, la liberté de la recherche constitue en Suisse un système bien établi et couronné de succès. Ce qui a sans doute été renforcé durant cette phase, c’est la collaboration entre les institutions de recherche et les chercheurs eux-mêmes, ainsi qu’entre la recherche et la politique. Nous devons poursuivre dans cette voie.

A l’avenir, il nous faudra prendre plus au sérieux les mises en garde. Plusieurs chercheurs de Wuhan avaient alerté, il y a déjà un an, sur le possible danger d’une épidémie déclenchée par un nouveau virus. Ces dernières années, le monde scientifique a subi une énorme pression dans de nombreux pays. Il reste à espérer que la crise permette à tous de comprendre combien le dialogue entre recherche, politique et société s’avère nécessaire. C’est pourquoi on ne peut que saluer la mise en place par le Conseil fédéral d’un groupe de projet scientifique sous la direction du Fonds national suisse.

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