Il était une fois

Les leçons d’une tragédie ouvrière

L’insécurité des bâtiments d’usine au Bangladesh vient d’être exposée dans toute son horreur. Cent ans plus tôt, aux Etats-Unis, une catastrophe semblable à celle de Dacca avait conduit à une amélioration de la condition ouvrière. Par Joëlle Kuntz

Il était une fois

Deux mois après l’effondrement d’un bâtiment d’usine, le Rana Plaza, dans la capitale du Bangladesh, qui a coûté la vie à plus de 1100 ouvrières du textile, un autre immeuble de huit étages, au centre de Dacca, également dévolu à la fabrication de vêtements, menace de s’écrouler. Provisoirement soutenu par des piliers métalliques, il a continué à servir d’usine pour deux sociétés textiles du groupe Palmal, jusqu’à ce qu’enfin, samedi dernier, les propriétaires consentent à le fermer. Selon un récent reportage du New York Times à Dacca, il existe dans cette ville entre 1500 et 2000 sociétés textiles dont les usines sont situées dans des bâtiments construits sans plans précis, sans permis et sans aucune sécurité. Un incendie dans l’un d’eux, en novembre 2012, avait déjà causé la mort de 117 personnes.

La semaine passée, le directeur de l’Autorité de régulation du développement du Bangladesh a expliqué devant le parlement que 8000 bâtiments de la capitale n’avaient reçu aucune autorisation de construire ou violaient les règlements de sécurité. Il précisait que ses services n’avaient que 40 inspecteurs pour contrôler un million de constructions à Dacca.

Soucieuses de leur réputation, des marques étrangères qui font faire leurs travaux au Bangladesh ont envoyé des ingénieurs. Ceux-ci ont ordonné la fermeture de certains ateliers, enclenchant une chaîne de conflits d’intérêts avec les propriétaires, et avec les travailleuses, privées de leur maigre gagne-pain. Le modèle d’affaires installé dans ce pays est désormais exposé dans toute sa brutalité.

S’il faut une catastrophe pour qu’éclate la vérité des conditions de travail, les Américains en ont une dans leur mémoire collective: l’incendie, le 25 mars 1911 à New York, des trois derniers étages d’un bâtiment de Manhattan qui abritait l’usine de vêtement de la Triangle Waist Company où travaillaient 500 jeunes immigrantes venues d’Italie ou des ghettos juifs d’Europe orientale. Les sorties de secours étaient fermées pendant les heures de travail pour empêcher les ouvrières d’aller faire des pauses ou de voler du matériel. Lorsque le feu avait embrasé les locaux, deux issues restaient ouvertes, l’ascenseur pendant les quelques temps qu’il put fonctionner, et un escalier menant vers le toit, bien vite bouché par la foule qui s’y précipitait. Un escalier extérieur, à moitié cassé, s’effondrait sous la chaleur et le poids des femmes qui l’avaient emprunté, les lâchant dans le vide. Des dizaines d’ouvrières emprisonnées par le feu se jetaient par les fenêtres. Au total, 146 moururent, asphyxiées ou écrasées sur le pavé. La plus jeune avait 14 ans, la plus âgée 43.

La population de New York fut commotionnée. Les coupables ne furent que légèrement punis: les deux propriétaires de la Triangle Waist Company, appuyés par un brillant avocat, purent soutenir qu’ils ignoraient tout de la fermeture des issues de secours. Il ne fut pas considéré comme une négligence que les lances à incendie et surtout les échelles des pompiers aient été trop courtes pour atteindre les étages supérieurs du bâtiment. Après 33 jours de procès, le jury acquitta les propriétaires. Mais trois ans plus tard, une série de plaintes civiles aboutirent à un règlement: la Triangle Waist Compagny s’engageait à payer 75 dollars par vie perdue. Elle en avait reçu 400 de son assurance! Entre-temps, elle avait dû s’acquitter d’une amende de 20 dollars pour avoir continué à fermer à clé la sortie de secours d’une usine.

Déboutées par la justice, les rescapées et les familles des victimes s’étaient tournées vers le mouvement syndical pour obtenir des réparations à plus long terme, sous forme de changements dans les conditions de travail de l’industrie du vêtement.

Un comité pour la sécurité publique s’était formé à New York pour enquêter sur les problèmes et trouver des appuis parlementaires pour une nouvelle législation. Il obtint du parlement de l’Etat la création d’une commission officielle, chargée d’étudier les moyens de remédier aux risques d’incendie, aux risques sanitaires et aux maladies du travail. Des questionnaires furent distribués dans toutes les villes de l’Etat et des inspecteurs expédiés dans les usines. Le chef des pompiers organisa l’inspection générale des protections contre le feu. Entre 1911 et 1913, une soixantaine de lois et règlements furent adoptés pour améliorer la vie des ouvriers et ouvrières de l’Etat. Le gouverneur s’y était engagé. Les syndicats du vêtement y trouvèrent une nouvelle force, en nombre et en idées.

L’incendie de la Triangle Waist Company reste comme une pierre d’angle dans l’histoire sociale américaine. Il a donné lieu à des films, des chansons, des pièces de théâtre, des romans. Une coalition d’organisations et de personnalités s’est formée pour son centième anniversaire, en 2011, dans le but d’ouvrir un mémorial permanent et public sur le site où avait eu lieu la catastrophe. Il ne s’agissait pas seulement d’honorer ses victimes mais d’affirmer la dignité du travail, en particulier celui des femmes, et d’inspirer de futurs activistes de la cause ouvrière.

Le bâtiment style Renaissance de Greenwich Village qui appartenait à Joseph J. Asch à l’époque du drame est devenu le «Brown Building» depuis son rachat par le promoteur immobilier et philanthrope Frederick Brown. Celui-ci en a fait cadeau à l’Université de New York, qui y a installé son département des arts et des sciences, partie prenante dans la commémoration de la tragédie.

A Dacca, les ouvrières du textile n’ont pas de syndicats. Ceux qui existent sont faibles, divisés et réprimés. Et le gouvernement n’est pas avec elles. Sources: Cornell University, Wikipedia, The New York Times

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