Le jury présidé par Sean Penn a primé Entre les murs, du Français Laurent Cantet. Un film indépendant, sans vedettes, invité de dernière minute du Festival, qui a réussi à passer tous les filtres avant de convaincre le jury par sa simplicité et son propos sans chichis. Un an après la victoire d'un film tout aussi dépouillé de ce que l'industrie croit devoir proposer au public (4 mois, 3 semaines et 2 jours du Roumain Cristian Mungiu), cette nouvelle Palme d'or à un film sans calcul commercial pourrait servir de leçon aux cinématographies petites comme la nôtre: pas la peine de chercher à être plus gros que le bœuf pour s'imposer. Il faut plutôt créer les conditions qui permettent aux cinéastes de prendre des risques.

De Cannes 2008, la Suisse pourrait également retenir deux autres leçons. D'abord, le destin cannois de Home, d'Ursula Meier, l'un des plus beaux films de l'histoire du cinéma helvétique, un film risqué. Pourquoi a-t-il été privé des sections phares où il aurait pourtant fait bonne figure? Pourquoi a-t-il été relégué, dimanche 18 mai, en séance spéciale et unique de «La Semaine de la critique», cantonné dans une salle trop petite, et au moment où, pour ne rien arranger, tous les projecteurs étaient braqués sur la présentation d'Indiana Jones 4?

La réponse est moins à chercher du côté de Cannes, qui dit n'avoir jamais connu une sélection si chaotique pour un film aussi bon, que du côté de la Suisse. Car celle-ci, par manque d'expérience, a cru pouvoir avancer en rangs dispersés au lieu de réunir ses forces. Placer un film sur la Croisette est d'abord un jeu délicat de diplomatie et d'influences. Il apparaît malheureusement que personne, de Berne aux producteurs du film, n'y est exercé.

Enfin, il y a fort à parier que jamais aussi peu de films présentés sur la Croisette ne seront ensuite montrés sur nos écrans. Pourquoi? Parce que nos distributeurs ont peur d'y perdre des plumes. Depuis qu'elle est entrée dans le programme Média européen en 2006, la Confédération a supprimé un système de subsides qui permettait aux distributeurs de prendre des risques: les mesures compensatoires. Celles-ci garantissaient la diversité d'une offre de qualité qui, depuis deux ans, s'étiole dangereusement. Il est sans doute temps de lâcher l'obsession d'un cinéma populaire pour plutôt accompagner, en douceur et sans fanfare, ceux qui ont encore le courage de prendre des risques.

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