Il est des moments où une collectivité doit compter sur toutes ses forces, rassembler ses compétences et dépasser les clivages habituels. Il est des étapes au cours desquelles une société doit tester sa capacité d'affronter de graves difficultés pour ouvrir de nouvelles perspectives. Micheline Calmy-Rey, chargée des finances genevoises, avait en juin clairement posé le cadre et défini l'enjeu. Au nom du gouvernement genevois, elle avait appelé dans cet esprit l'ensemble des acteurs de la vie politique et sociale à une table ronde pour mettre fin à des déficits structurels abyssaux et à un endettement croissant de l'Etat. Puisant dans une recette élaborée par Kaspar Villiger, le maître d'hôtel genevois a dressé la table dans les salons de l'Alabama et disposé une belle demi-douzaine de couverts.

Entre le scepticisme des uns, le sourire amusé ou la bonne volonté de quelques autres, un parti choisit l'impolitesse et renvoya illico le carton d'invitation avec force fracas. En écho au refus de participer de l'Alliance de gauche, le cartel des fonctionnaires, campé sur la défense farouche d'intérêts sectoriels, parla même de mascarade pour qualifier la table ronde.

Que voit-on trois mois plus tard? Au terme d'une semaine crispée, un accord de réduction du déficit équilibré a été signé vendredi soir. A la fois fruit d'une conviction commune et de concessions multiples, il est salué par l'ensemble de la classe politique, à l'exception de l'Alliance de gauche.

Cette victoire collective que chaque parti doit à présent endosser devant sa base pour réussir sa ratification devant le peuple le 20 décembre prochain met en évidence deux ou trois leçons. En premier lieu, l'Alliance de gauche se retrouve isolée, marginalisée dans son refus de toute concession. En juin, elle pensait davantage peser de l'extérieur que de l'intérieur. Hors de la table ronde, elle se retrouve au coin du carré politique. Sans avoir rien proposé sinon de faire rentrer toujours plus d'argent, vieille recette éculée honnie désormais par une majorité de Genevois.

Ensuite, cette table ronde établit au bout du lac une nouvelle manière de dialoguer et de construire ensemble. Là où la Confédération avait réussi, là où quelques cantons – Fribourg et Neuchâtel – avaient choisi de privilégier la négociation, Genève a réussi une mue remarquable. Aux propositions comminatoires d'un gouvernement monocolore a succédé le débat participatif avec définition d'objectifs précis. Cette fois, après la mise à nu d'une réalité tragique, le gouvernement genevois a su trouver les mots et définir clairement des objectifs, à savoir cette subtile symétrie dans les efforts entre les recettes nouvelles et les dépenses supprimées.

Cette nouvelle harmonie à Genève, encore fragile certes, envoie un double signal au canton de Vaud et à ses autorités. Un signal d'encouragement à restaurer l'équilibre des comptes publics, mais aussi une mise en garde sur la manière d'y parvenir. Très clairvoyante sur ce dossier, Micheline Calmy-Rey serait en droit de donner ce conseil à son collègue Charles Favre: «Changez de tactique». Montrer du doigt le but à atteindre et donner rendez-vous ne suffit pas. Pour avancer, il faut marcher ensemble. Côte à côte. Et non l'un contre l'autre.

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