il Était une fois

Comment l’Ecosse est devenue nationaliste

Du temps de la grandeur britannique, l’Ecosse plaçait ses ambitions dans l’Empire. Elle a cherché à reprendre son quant-à-soi quand le Royaume-Uni est devenu trop anglais

Il était une fois

Comment l’Ecosse est devenue nationaliste

Le nationalisme écossais est d’un genre particulier dans le concert des nationalismes à l’œuvre dans le monde. Contrairement au flamand, au catalan, ou même au gallois au sein de l’Union britannique, il n’est pas linguistique: le nombre de locuteurs gaéliques est infime et ceux qui comprennent cette langue ne sont qu’environ 250 000, soit moins de 5% de la population. Contrairement au nationalisme irlandais, il n’a pas de dimension religieuse: malgré le rôle important que joue l’Eglise en Ecosse, les différences entre le presbytérianisme et l’anglicanisme sont trop peu marquées pour soutenir des revendications identitaires. Il n’y a donc pas de culture si distincte ou opposée qui puisse justifier une demande de séparation, même s’il subsiste en Ecosse le désagréable souvenir de l’interdiction du kilt et de la cornemuse par l’Angleterre au temps de son triomphe militaire (bataille de Culloden, 1746).

Le problème entre l’Angleterre et l’Ecosse, dont l’indépendance paraît la solution, est principalement politique et social. Il résulte du mode de relations qu’ont tissé ces deux entités à la suite de leur union dynastique en 1707. Les connaisseurs de l’Etat britannique s’accordent à reconnaître que celui-ci n’a pas forgé une «identité nationale» comparable à celle des autres Etats européens. Il s’est uni autour de l’idée de l’Empire, de la Couronne et surtout du parlement unitaire comme seule source de légitimité, en l’absence d’une Constitution écrite. Il y a même si peu de «nation britannique» que des termes improbables ont été inventés pour désigner l’ensemble des habitants du Royaume-Uni: «Ukania» ou «Uke».

L’Ecosse, en revanche, plus que les autres parties du royaume, a développé une conscience nationale fondée sur ce qu’elle percevait comme ses propres droits au sein du système commun: droits de citoyenneté, droits économiques, droits culturels, etc. Elle s’est fait juge du modèle britannique selon les avantages qu’elle en retirait ou les désavantages qui en résultaient. Son appartenance était conditionnelle.

L’Etat unitaire multinational de Grande-Bretagne était ainsi constamment soumis à une pesée d’intérêts de la part de ses composantes. Les demandes d’autonomie («dévolution») se sont succédé, sans succès, jusqu’à Tony Blair, qui a concédé en 1997 la création de parlements et d’exécutifs administratifs à l’Ecosse, au pays de Galles et à l’Irlande du Nord.

En Ecosse, ce nouveau parlement, loin de dissoudre le sentiment national, en a cristallisé les manifestations. Très diffus, voire inexistant quand le Royaume-Uni fournissait aux affects écossais les satisfactions partagées de la gloire et de la richesse de son brillant Empire, ce sentiment a en effet repris son élan durant les onze ans de l’ère Thatcher (1979-1990), marquée par un fort déséquilibre économique et social dans le ménage unitaire. L’Ecosse a perdu ces années-là le gros de son industrie classique, chantiers navals et sidérurgie, ainsi que de très grosses entreprises qui représentaient une part importante de l’emploi. Bon nombre de sociétés écossaises d’implantation ancienne ont passé sous le contrôle de capitaux extérieurs, fragilisant la sécurité du travail.

Affaiblie tandis que le reste du Royaume-Uni bénéficiait d’une reprise de la croissance dans les années 1980, notamment grâce au doublement du prix mondial du pétrole, l’Ecosse s’est donc posé la question de savoir qui contrôlait son économie, au bénéfice de qui. L’ultralibéralisme de la Dame de fer a heurté non seulement sa tradition du consensus économique et social issu des Trente Glorieuses, mais aussi les conditions matérielles des couches les plus pauvres de la population. En 1989, un sondage du Scotsman montrait que 49% des Ecossais voyaient dans l’union avec l’Angleterre un inconvénient pour leur prospérité, seuls 21% étant d’un avis contraire.

A cette perception défavorable est venu s’ajouter un phénomène plus spécifiquement politique: la radicalisation du Parti conservateur par Thatcher a provoqué la régionalisation des deux grands partis politiques traditionnels, qui ne peuvent plus revendiquer une représentation sur l’ensemble du Royaume-Uni. Les conservateurs n’existent pour ainsi dire plus au nord, tandis que les travaillistes sont très affaiblis au sud. La capacité intégratrice du bipartisme a donc fondu, laissant la place à des forces centrifuges périphériques comme le Parti national écossais (SNP) ou des formations trop minoritaires au niveau national, comme le Parti libéral démocrate, pour jouer un rôle de remplacement. Du coup, c’est la légitimité du parlement unitaire de Westminster qui est remise en cause, ainsi que le scrutin majoritaire à un tour dont il est issu. Le parlement écossais est d’ailleurs élu au scrutin proportionnel, les travaillistes en ayant accepté le sacrifice à cet échelon.

L’Ecosse se voit aujourd’hui comme une nation de caractère scandinave, politiquement sociale-démocrate, étrangère à l’Angleterre conservatrice et à son expression anti-européenne héritée de Margaret Thatcher. Dans le contexte économique, politique et social du Royaume-Uni d’aujourd’hui, elle est devenue profondément nationaliste. Ce qui ne veut pas encore dire séparatrice. Son jugement sur la qualité de l’union est sans appel, mais sa sortie n’est une solution que pour une moitié de ses citoyens. Le scrutin dira si c’est une moitié plus un ou une moitié moins un. On ne saura que le 19 septembre si le royaume est officiellement désuni ou gravement semoncé pour conduite défaillante.

Sources: Hugh Trevor-Roper, The Invention of Scotland,

Gilles Leydier, Les Années Thatcher en Ecosse: l’union remise en question http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsp_0035-2950_1994_num_44_6_394883

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