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«L’écrivain venu d’ailleurs est sans cesse mis à l’épreuve»

Alain Mabanckou, poète et romancier né au Congo-Brazzaville, lauréat du Prix Renaudot 2006 et promoteur d’une «littérature-monde» en français, s’insurge contre la persistance des préjugés dans les institutions littéraires de l’Hexagone. Paroles d’un amoureux de la langue française

Le Prix Renaudot en 2006, pour son roman Mémoire de porc-épic; première grande reconnaissance pour Alain Mabanckou, écrivain au parcours atypique. Né à Pointe-Noire, au Congo-Brazzaville, il y a étudié jusqu’au lycée, avant de partir, à 22 ans, faire son droit à Paris. Il travaille dix ans pour une grande compagnie énergétique française. Il commence par publier des poèmes, puis vient au roman avec Verre cassé. Depuis 2002, il vit aux Etats-Unis, où il enseigne aujourd’hui la littérature francophone à l’Université de Californie à Los Angeles. En 2007, aux côtés notamment de J.-M.G. Le Clézio ou Dany Laferrière, il signe le manifeste Pour une littérature-monde en français. Il a récemment publié Quand j’aurai vingt ans, retour à son enfance africaine.

Le Temps: Vous vivez dans un environnement anglophone, pourquoi écrire encore en français?

Alain Mabanckou: Parce que je n’ai pas le choix! Le français est la première langue écrite que j’ai connue, et que je connais bien encore à présent. On écrit mieux dans la langue dans laquelle on commence à lier le concept à l’image. J’ai appris l’anglais, mais ce n’est pas la langue dans laquelle je réfléchis ou je rêve. J’ai pratiqué le français dès l’école maternelle [au Congo-Brazzaville], où tout le système scolaire est en français. Les langues africaines n’arrivent, malheureusement, qu’au niveau de l’université. Le français reste la langue reçue par contrainte, par le fait historique de la colonisation. De ce fait, cette langue motive un combat pour sa transformation. J’ajoute que, pour un écrivain, la connaissance d’autres langues paraît subsidiaire. Il doit faire un choix.

– Vous parlez de «combat», votre rapport au français est-il conflictuel, passionnel?

– Personnellement, non. Mais songez à ceux qui m’ont précédé, le mouvement de la négritude, comme ils se sont battus contre la colonisation, comment la littérature africaine a dû taper du poing sur la table pour s’imposer… Sur le plan littéraire, il a longtemps fallu batailler pour faire comprendre que la littérature africaine n’était pas inférieure à celle de France. Encore aujourd’hui, nous sommes dans une situation où l’écrivain venu d’ailleurs, même s’il écrit en français, est sans cesse mis à l’épreuve par les institutions françaises.

– En France, pensez-vous être perçu comme un écrivain français ou venu d’ailleurs?

– Les deux, je crois. Dans l’imaginaire de certains, l’écrivain francophone venu d’ailleurs est celui qui possède un accent quand il écrit. Comme si Marcel Pagnol n’avait pas d’accent en écrivant! Une partie des gens continue de me situer en disant «c’est un écrivain important de l’espace francophone». Je ne comprends pas cette distinction. Le Prix Renaudot n’est pas un prix de littérature francophone, mais de littérature française. Cette année, j’ai reçu le Prix Georges-Brassens, c’est un prix franco-français! Cela signifie quand même que certaines institutions m’intègrent directement dans la littérature française. Le fait d’être publié dans la collection blanche de Gallimard procède de la même évolution.

– Le rapport à la France reste donc complexe…

– C’est ce que nous voulions expliquer dans La littérature-monde. La littérature française est une littérature nationale. Or, la francophonie embrasse plusieurs continents et nations, Afrique, Amérique, Europe, Asie. Elle est mondiale: par quelle opération du Saint-Esprit, par quel miracle, la littérature française voudrait-elle commander la création francophone? Celle-ci donne des grands écrivains dont on finit par oublier qu’ils viennent de Suisse ou de Belgique. Pensez à Amélie Nothomb, dont on ne rappelle plus qu’elle est Belge. On ne dit pas non plus qu’il faut rendre Albert Cohen à la Suisse…

– Sur ce point, n’êtes-vous pas ambigu? Voulant à la fois effacer l’origine, tout en la revendiquant?

– Je dirai cela autrement. Il existe une classification de la littérature, par laquelle on définit la nationalité de l’écrivain juste pour minimiser son importance dans le paysage littéraire français – là où tout se joue, ne l’oubliez pas. Pour des analystes, ou les critiques, français, définir quelqu’un comme écrivain belge, c’est le situer dans une petite littérature par rapport à celle du centre. Cela participe de la balkanisation des écrivains. De ce fait, les écrivains français pensent être seuls légitimes, seuls dépositaires de la langue.

– Enviez-vous la situation de la musique, dans laquelle la provenance étrangère est plutôt valorisée, même s’il s’agit d’expression française?

– La musique a toujours eu la chance de ne pas connaître de frontières, ni de couleurs. La musique du monde se fait sur la durée. Par le temps, les échanges, les rencontres entre les hommes. Cette position pourrait être enviable. Mais ces domaines artistiques sont très différents, en termes de diffusion. Le jazz a été soutenu par des Blancs, qui se sont dévoués pour le pousser jusqu’au bout. Et, à propos de la musique, on parle d’un business très élevé…

– S’agissant de l’Afrique francophone, le débat porte de plus en plus sur le rapport aux langues locales. Faut-il les mettre en avant tout en diffusant le français?

– Ce serait l’idéal. L’OIF a un département pour la promotion des langues locales. J’y suis sensible, en termes de diversité linguistique. Cela permettrait d’amoindrir les préjugés que nous avons à l’égard de la francophonie selon l’OIF, soit comme un espace aux accents coloniaux. Il faut remarquer que la pratique est plus avancée dans l’espace anglophone: des éditeurs anglo-saxons diffusent des ouvrages en anglais ainsi qu’en langues africaines. Son éditeur anglais publie Ngugi wa Thiong’o en anglais et en kikuyu, directement dans son pays, au Kenya. Mais le kikuyu est une langue déjà bien écrite et répandue, à la différence de beaucoup d’autres.

– Vous avez traduit en français le roman d’un auteur américain d’origine nigériane, Uzodinma Iweala, («Bêtes sans patrie»), et vos propres ouvrages sont traduits dans une quinzaine de lan­gues. Mais beaucoup d’au­teurs en français n’ont pas cette chance…

– Oui. Le problème de traduction est lié à l’influence de la langue dans le monde. Si on estime que le français est en recul, les traductions reculeront aussi. Mais je suis plutôt optimiste: on constate une hausse des traductions d’auteurs francophones vers d’autres langues, notamment vers l’anglais. Le français reste en très bonne place en matière de traduction, dans les deux directions.

– Pour vous, le français est-il en recul?

– Je ne le pense pas. On observe une frilosité en France, mais je ne vois pas de recul. Tout au moins, une stabilisation. Il y a même des phénomènes de retour: à l’île Maurice, le français gagne du terrain face à l’anglais! Aux Etats-Unis, je constate que cette langue conserve son prestige.

– Mais en Afrique centrale, d’où vous êtes originaire, et de l’Est, comme au Rwanda, des Etats sont tentés par l’anglais…

– Que l’anglais s’impose comme langue de commerce n’est pas grave. Ce qui n’est pas normal, pour prendre un exemple, c’est le fait que les Américains sponsorisent les études en littératures francophones: il y aura désormais davantage de spécialistes des littératures d’Afrique, de Suisse ou de Belgique venant des Etats-Unis que de France… Puis, il faut ramener le français à ce qu’il fut, une langue de diplomatie, de courtoisie, d’échange. Une alternative. Et les écrivains sont là pour pérenniser cette langue.

– Mieux que les politiques réunis à Montreux? – Les politiques sont de passage. Les écrivains laissent des marques.

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