De Suisse, on pourrait avoir la tentation de ricaner sous cape des nouvelles mésaventures américaines. L'implacable projecteur qui fouaille les consciences et cherche les fautes commises par des tiers sous le nazisme revient à son point de départ.

C'est aux Etats-Unis, et avec l'appui de Washington, que travaillaient les enquêteurs et les procureurs. Leurs cibles étaient en Europe: aucune institution, aucune entreprise ne devait pouvoir dissimuler plus longtemps ses dossiers noirs; il fallait rendre des comptes.

Ce «scannage» impitoyable, voulu par des survivants de l'Holocauste et leurs avocats, n'est pas terminé en Europe occidentale, mais il est bien avancé. A l'Est, l'intérêt de l'enquête est moindre, il faut bien le dire, et sans cynisme: les moyens de réparer, là-bas, n'existent pas.

Aux Etats-Unis, par contre, c'est l'argent qui manque le moins. Mais les fautes? Elles ont existé, c'est l'évidence. Si des entreprises suisses tiraient des profits sordides de leurs échanges avec l'Allemagne nazie, les sociétés américaines qui n'agissaient pas autrement doivent elles aussi regarder leur passé en face. C'est ce que va devoir faire IBM, après Ford, après General Motors, et peut-être avant quelques autres.

C'est le devoir de mémoire attendu, la justice, simplement. Mais c'est aussi, pour les Américains, le début des difficultés. Car ils vont faire l'expérience complexe de démêler le crime de la complicité, la connivence de la négligence, la naïveté du calcul inavouable. Pour sortir de ces dilemmes et des surenchères qu'ils alimentaient, les banques suisses ont fini par accepter un accord global dont on ne voit parfois plus très bien le rapport qu'il a avec les faits historiques. IBM, Ford ou GM, accepteront-elles aussi, pour en sortir, des accords globaux? Pas sûr: il manquera toujours un Eizenstat ou un Clinton pour les amener à céder.

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