Le retour d'Alfred Sirven en France, quand tout le monde le croyait ou disparu pour toujours ou protégé par des forces obscures, relève du théâtre. Et, dans la comédie que se jouent d'ex-dirigeants d'une grande firme pétrolière, un ex-ministre flamboyant et une courtisane aussi inconsciente que dépensière, l'irruption de cet homme, mi-agent secret, mi-ruffian, fait songer au retour imprévu du mari dans le boulevard: «Ciel mon mari!», on connaît la réplique. Derrière les portes de leurs appartements cossus, nos comédiens doivent être gagnés par une légitime angoisse, tout en faisant bonne mine à mauvais jeu; tout en feignant de se réjouir de l'utile vérité que ce comparse machiavélique et encombrant risque de livrer aux juges.

L'affaire Elf, résumée à l'affaire Dumas, a sa face burlesque, comme pour mieux camoufler le scandale des milliards envolés dans les poches d'on ne sait qui, sous le regard écœuré ou goguenard des Français. A la tête d'une entreprise, longtemps nationalisée, donc proche de l'Etat, il y a donc eu, entre 1989 et 1993, des hommes qui ont fait joujou avec les énormes bénéfices de la société – tantôt pour de menus services à la raison d'Etat, tantôt pour «arroser» des amis de gauche comme de droite, tantôt pour remplir les poches de M. Sirven.

Pourtant, par ce coup de théâtre, l'affaire ne ressemble pas à tant d'autres qu'a connues la Ve République: explosant dans l'émotion collective, mais restant pour la plupart inexpliquées, et enterrées – de Ben Barka à de Broglie, de Bousquet à Bérégovoy – avec leurs victimes. Cette fois-ci, sauf mort «opportune» de Sirven, on a des chances d'aller au bout du mystère. On peut y voir un signe de la vraie révolution que connaît le système judiciaire français, où les juges d'instruction n'ont plus de consignes à recevoir du pouvoir politique. Précieuse indépendance, qui peut aussi carboniser, comme en Italie, toute une génération de dirigeants politiques.

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