Dimanche soir, les jeux seront faits. Et selon le résultat du vote, ils seront peut-être faits pour longtemps. Depuis le début de cette campagne, chacun sait qu'une victoire de l'initiative «Oui à l'Europe!» est plus qu'improbable. Soulevés par quelques sondages encourageants mais bien éphémères, quelques partisans de l'initiative ont cru un instant au miracle et se sont même livrés à quelques imprudentes prédictions. Mais nous voilà à l'échéance et l'addition risque d'être lourde. Plutôt qu'une défaite, ce pourrait être un enterrement.

On peut compter sur le Conseil fédéral pour amortir le choc d'un refus trop cinglant. Par souci de cohérence avec ses propres déclarations des derniers mois et semaines, mais aussi par crainte de l'image désastreuse qui en résulterait à l'étranger, notre gouvernement défendra sans doute son interprétation d'un vote tactique sans portée sur le fond. C'est le refrain, désormais bien connu, du «non raisonnable».

Dès dimanche soir pourtant, le non risque bien de ne plus être raisonnable du tout. Il faut se préparer à un non nu, sec et franc, que toutes les exégèses fédérales ne rendront pas plus bénin. Car malgré tous les discours, on ne voit pas ce que les «raisons» avancées peuvent avoir de provisoires. Pourquoi, Monsieur Couchepin, votre réserve à l'égard d'une intégration politique de la Suisse se muerait-elle demain en conviction favorable? Le Conseil fédéral est aujourd'hui bien plus timoré à cet égard qu'il ne l'était hier, et le renfort de Samuel Schmid n'a rien arrangé. Quand donc, Monsieur Brunner, jugerez-vous qu'une négociation sur les conditions d'une adhésion devient «raisonnable»? Elle ne l'était pas, paraît-il, en 1958 lors de la naissance du projet de paix européen, ni davantage dans les années septante lorsque nos alliés britanniques nous ont lâchés, elle ne l'était pas non plus lorsque l'Europe s'est réunie, ni lorsque l'AELE s'est effondrée.

Elle ne l'était pas en 1992 lorsque nous avons envisagé de rejoindre l'EEE, et vous nous dites aujourd'hui, après le plébiscite des bilatérales, que le moment n'est pas encore venu. En 2008, en 2010 peut-être. Vraiment? Est-ce bien raisonnable?

Si cette initiative est aujourd'hui soumise au peuple, c'est précisément parce que la démocratie directe est apparue comme le seul levier pour renverser les montagnes ou pour faire, au moins, progresser le débat. Ailleurs en Europe, les partisans de l'ouverture ont pu compter sur la vision et les convictions de leurs gouvernants. Dans tous les pays aujourd'hui membres de l'Union, et parmi tous les autres candidats à l'adhésion, les forces économiques, patronat en tête, ont joué le rôle de moteur en faveur de l'intégration. En Suisse, ces mêmes forces ont tiré le frein à main et on ne voit pas en quoi un non, raisonnable ou pas, pourrait les aider à changer d'avis.

Seul le oui est aujourd'hui raisonnable. Car seule la mobilisation d'une importante minorité peut garantir le maintien à l'ordre du jour politique de cette question touchant notre destin. Dire oui, ce n'est pas se précipiter tête baissée dans une alliance inconnue. Ce n'est certainement pas non plus renoncer à défendre nos intérêts et nos spécificités. C'est manifester notre intention de partager les responsabilités en toute connaissance de cause. C'est choisir nous-mêmes les modalités de l'intégration qui nous attend bon gré mal gré. Car si l'histoire nous a favorisés, si elle nous a donné la paix et la prospérité, elle nous a montré (très récemment encore) qu'il est bien périlleux de prétendre avoir «raison» tous seuls trop longtemps.

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