Il est des batailles qu'il vaut mieux perdre plutôt que de renier sa foi, son idéal ou son identité. La bataille sur l'Europe est l'une de celles-là. Nous sommes encore un certain nombre dans ce pays à nous sentir aussi Européens que Suisses, Romands ou citoyens d'un canton, et à n'y voir aucune contradiction. Notre communauté de destin avec celle des autres habitants de ce continent nous paraît si naturelle que, comme le dit le slogan de notre quotidien, nous restons convaincus «qu'un jour ou l'autre, le temps nous donnera raison», et que la Suisse prendra la place qu'elle mérite au sein de l'Union.

Mais ce jour, la simple honnêteté commande de l'admettre, est sans doute très éloigné. Beaucoup plus éloigné que nous n'osions nous l'avouer. Et la défaite que vient d'enregistrer l'initiative «Oui à l'Europe!» marque l'une des plus sombres pages de l'histoire du mouvement européen en Suisse. Songeons simplement que l'initiative n'est pas même parvenue au résultat du texte présenté en juin 1997 par la Lega (25,9% de oui) qui voulait retirer au gouvernement la compétence d'entamer des négociations d'adhésion.

Chacun va naturellement s'employer à trouver le plus vite possible des responsables à ce désastre. Les jeunes, qui se sont obstinés à engager un combat perdu d'avance? Le parlement, qui n'a pas voulu faire la moindre concession pour défendre une approche progressive de l'Europe? Le Conseil fédéral, qui par sa campagne en faveur d'un «non raisonnable» a objectivement rallié le camp des Neinsager? Autant de possibles procès, autant de fausses illusions. Car le résultat sans appel n'a fait que confirmer et chiffrer une réalité politique que la campagne avait déjà largement révélée: il n'y a pas de majorité en Suisse pour une possible adhésion à l'Union européenne. Et très vraisemblablement, sauf événement d'une exceptionnelle gravité, il n'y en aura pas avant de nombreuses années. Les analyses précises du vote nous diront bien sûr quelle est la part des «non» désireux de poursuivre la politique d'intégration. Mais il ne faut pas se bercer d'illusions. Car passer de 23% à la double majorité du peuple et des cantons nécessite davantage qu'un ralliement des «raisonnables» ou une campagne d'information. La vérité est plus brutale: la majorité des Suisses ne veut pas de l'Europe, et il n'existe pas à ce jour de forces substantielles prêtes à servir l'objectif de l'adhésion. Au contraire, l'économie est par exemple fermement ancrée dans une position de refus. Voilà ce que nous savons désormais. Voilà ce que l'initiative nous a permis de constater pour la première fois.

Mais cette évidence impose inévitablement une révision de notre politique. Car si le Conseil fédéral entendait traiter le vote sur cette initiative comme un incident de parcours, une parenthèse dans sa marche d'approche, la réalité va le rattraper dès ce matin.

A l'extérieur, la Suisse vient de changer de statut. A l'intérieur, nous devrons sans doute changer de paradigme politique.

Vis-à-vis de Bruxelles tout d'abord, la prétention à passer pour un pays candidat n'est plus défendable. Cela n'implique peut-être pas un acte formel de retrait de la requête de Jean-Pascal Delamuraz et René Felber de 1992, même si l'UDC et l'ASIN sont parfaitement légitimées à le réclamer, mais il ne sera plus possible comme nous l'avons fait jusqu'à aujourd'hui de nous présenter comme un Etat foncièrement européen, mais momentanément empêché d'adhérer du fait de ses spécificités et de ses institutions. Les premières réactions de la presse européenne montrent que le côté «raisonnable» de ce non cinglant n'a pas frappé les esprits. Du coup, la compréhension, l'attitude bienveillante que nous avons réclamées (et souvent obtenues) perdent toute raison d'être. Le simple rapport de force et d'intérêt va parler. Cela nous promet quelques sérieuses difficultés lors des nouvelles discussions bilatérales sur l'espace Schengen ou sur le secret bancaire. L'Europe ne parlemente plus avec un futur membre, elle discute avec un Etat davantage enclin à négocier sa reddition que son adhésion. Il n'est même pas exclu que certains pays reviennent sur les conditions de leur approbation aux accords bilatéraux, non encore ratifiés, mais qui présupposaient une Suisse pré-européenne.

L'ampleur du refus vient de porter un coup dangereux à la politique d'ouverture progressive du Conseil fédéral. Mais c'est en juin, lors du vote sur l'envoi de soldats armés à l'étranger, que nous saurons si elle peut y survivre. Car un nouvel échec condamnerait d'emblée l'adhésion à l'ONU et toute la stratégie gouvernementale attenante. Sans parler de notre possible avenir européen. Cette attitude aurait un prix redoutable. Car si chacun reconnaît volontiers les mérites des Suisses, on sait aussi ce qu'il advient des brillants premiers de classe qui refusent d'aider leurs camarades ou de s'associer à eux. Rendez-vous à la récréation.

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