La campagne démarre tôt et fort. Près de trois mois avant l'échéance du 10 juin, la droite nationaliste a sorti ses images qui tuent, pierres tombales et petits matins blêmes. Pas de soldats armés à l'étranger! Cette mobilisation massive, qui engagera beaucoup plus de moyens que la campagne anti-européenne dans les cercles proches de Christoph Blocher, désigne l'importance politique du scrutin. Elle est cardinale.

C'est d'ailleurs ainsi que le Conseil fédéral l'a présentée. Dans l'esprit de la politique des petits pas, seule capable, selon le gouvernement, de forcer l'huître helvétique à lentement desserrer sa coquille, l'armement des soldats envoyés dans le cadre de missions de maintien de la paix représente en quelque sorte l'apprentissage de la marche. Doivent suivre l'adhésion à l'ONU, la digestion des négociations bilatérales, puis l'éventuelle ouverture de négociations avec l'Union européenne.

Avant le 4 mars, ce programme paraissait réaliste. Depuis, le climat a été bouleversé. Le thème de l'ouverture, qui fut pendant dix ans l'étendard des anti-nationalistes, a perdu sa valeur en une nuit. S'ouvrir pour quoi? S'ouvrir à quoi? Même la gauche est désormais saisie par le doute, alors qu'elle s'était jusqu'à présent massée en rangs serrés derrière cet idéal. C'est au point qu'un front eurosceptique se constitue au sein du Parti socialiste, plus sensible à l'internationale anti-globalisation qu'à l'intégration dans un ensemble européen trop libéral à ses yeux. Plutôt Bové que Delors!

La jonction est ainsi en train de s'opérer entre une droite extrême et une gauche extrême qui toutes deux estiment que le monde n'est pas assez bien fait pour que des Suisses y mettent le pied. Le Groupement pour une Suisse sans armée et l'Action pour une Suisse indépendante et neutre actionnent, en réalité, le même type de réflexes.

Mais si les partisans de l'isolement sont dans leur logique, qui est celle de l'éternel refus, la gauche joue ici une partie de son âme. Un «non» aux soldats armés le 10 juin signifierait, en écho à celui du 4 mars, un effondrement des efforts d'intégration de la Suisse dans le monde. L'objectif d'adhésion à l'ONU s'éloignerait à nouveau. L'image et la place du pays dans les enceintes internationales s'affaibliraient davantage.

Car comment expliquer un tel résultat? Comment dire, à ceux qui envoient leurs hommes en Bosnie, au Kosovo, en Sierra Leone, que le risque est assez bon pour eux, mais trop dangereux pour nous? Le refus de l'intégration européenne a des motifs politiques, que nos partenaires peuvent comprendre, sinon apprécier. Le rejet du sale travail, que nous laisserions faire aux autres, est infiniment moins défendable. Il ne désignerait plus la Suisse comme un peuple farouche et orgueilleux de sa souveraineté, mais comme une nation égoïste et lâche.

L'examen rationnel de la loi devrait pourtant rassurer les âmes sensibles, tant les garde-fous sont nombreux: opérations de maintien de la paix et non d'imposition de la paix; sous l'autorité de l'ONU ou de l'OSCE, et non de l'OTAN comme le suggère la campagne blochérienne; avec l'aval du Parlement si le contingent dépasse 100 hommes ou si l'intervention dure plus de trois semaines. Difficile d'imaginer plus de prudence…

Le front du refus profite d'une autre hypocrisie, qui est d'affirmer que notre sécurité ne dépend que de nous-mêmes. A droite, la vision d'une armée suisse veillant sur le sanctuaire national menacé par ses voisins n'a plus de sens. Là encore, elle est en parfaite symétrie avec l'utopie d'une Suisse sans armée, protégée par ses bons sentiments comme par la main du bon Dieu. Dans la réalité, l'armée a besoin d'une cure de modernisation que la collaboration avec les pays voisins, entamée d'ailleurs, rend impérative. Il lui faut coûter moins, objectif qui commence à rassembler aujourd'hui une large majorité politique. C'est aussi cette grande réforme d'Armée XXI qu'un double «non», le 10 juin, compromettrait.

Il faudrait craindre, alors, l'installation d'une dynamique d'Alleingang irrésistible, dont l'UDC, avec l'apport inespéré de pacifistes aveuglés, serait l'unique et durable bénéficiaire.

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