Certains signes ne tiennent qu'à un fil. Voyez les bretelles de la robe que Shawne Fielding, l'explosive épouse de l'ambassadeur de Suisse en Allemagne, portait hier pour servir des cornettes thurgoviennes aux Berlinois. Un écarlate absolument national, brodé de petites croix blanches. Ringard? Au contraire, follement fashion. Il n'est pas de signal plus tangible d'un phénomène en train de naître que le détournement d'image et sa réappropriation par des personnes auxquelles elle n'était pas destinée.

Madame Borer n'est pas seule à manifester que la Suisse est tendance. Une génération qui ignore la soupe de Kappel et l'hymne national récupère le 1er Août depuis que l'extrême droite l'a fait transformer en jour férié. Jusqu'aux Bains des Pâquis genevois, jusqu'aux vitrines de créateurs de vêtements, le cor des Alpes et la croix blanche refont surface. Le hackbrett est devenu «world music», la fondue «fusion food».

Quel pied de nez! Car ce folklore, joyeusement revisité, n'a plus rien de patriotique. Il utilise l'imagerie helvétique à la manière dont l'a récemment glorifiée le magazine des tribus branchées, «Wallpaper». C'est un constant deuxième degré, qui se régale aussi bien des traditions que des manies suisses, mixant la fascination pour les chanteurs du Muotatal et pour le chic des soirées zurichoises.

La Suisse est ainsi entrée en phase avec des mouvements planétaires: valorisation du terroir et des particularismes culturels; résistance à une forme de mondialisation politique symbolisant les méfaits, réels ou supposés, de la globalisation économique; recherche d'un équilibre entre Internet et Greenpeace, entre les hautes technologies et une nature inviolée, dont les Alpes sont l'emblème.

De semblables nostalgies, dira-t-on, font rêver les crânes rasés qui, à la même date, tentent d'envahir la prairie du Rütli. Soit. C'est une raison supplémentaire pour se réjouir de voir attaqué, par la fiesta, le monopole que les nationalistes ont cru pouvoir s'arroger sur l'identité suisse.

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