L'extraordinaire n'est pas dans le contenu des études que la Commission Bergier a présentées hier à Berne, mais dans le calme qui les accueille. Les auteurs eux-mêmes relèvent qu'il n'est guère d'élément spectaculaire dans ces huit épais dossiers. Biens spoliés, commerce extérieur, entreprises actives dans l'Allemagne nazie: autant de points capitaux, sur lesquels, il y a trois ans encore, la plus petite preuve de complaisance helvétique aurait soulevé des tollés. Aujourd'hui, même l'historien Saul Friedländer, membre de la Commission, déclare que ces recherches affinent le regard, mais n'accablent pas.

Tout se passe comme si le balancier de notre perception avait désormais rejoint un point d'équilibre. Longtemps bloqué sur la position officielle d'une conscience sans tache, il aura fallu un choc extrême pour l'en déloger, et entraîner la nécessaire reconnaissance des fautes. Ce fut la crise des fonds en déshérence. Le traumatisme a, par un effet mécanique, déclenché une vague d'émotion où les faits ne suffisaient plus: ils réclamaient le jugement.

La tempérance des appréciations portées aujourd'hui par Jean-François Bergier et ses pairs, notre capacité à les entendre, démontrent que l'état de crise est dépassé. Nous sortons d'une logique binaire de lâches et de héros. Nous reprenons en compte les contraintes de la survie, les marges de manœuvre réelles qui furent celles des acteurs de cette période. Le Conseil fédéral, qui demandait qu'on n'oublie pas «le poids des circonstances du moment», a été entendu. La Suisse, disent en substance les historiens, n'a été ni meilleure ni pire que les autres.

L'étude sur la presse nationale pendant la guerre est à cet égard édifiante. De quoi parlait-elle? Du conflit, de la Défense nationale. Les réfugiés et le commerce extérieur avec les pays de l'Axe, épicentre de nos débats, n'y ont occupé qu'une place marginale. Ce redressement de perspective rappelle que l'Histoire parle autant des hommes qui la font que du passé qu'elle éclaire. Et que les pressions politiques, les rapports de force, les valeurs du moment y tiennent une place que seul le recul permet de mesurer. En ce sens, le travail de la Commission Bergier et l'examen des passions qu'il a soulevées resteront comme un passionnant document pour comprendre la Suisse d'aujourd'hui, face au monde et à elle-même, autant qu'une indispensable somme sur les années noires, dont la vérité restera à jamais relative.

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