L'école n'a jamais disparu des controverses politiques. Normal, dans notre rapport affectif à la question scolaire transparaissent nos relations aussi bien avec l'Etat qu'avec notre progéniture. Néanmoins, signes de crises, jamais depuis longtemps les guerres scolaires n'ont été aussi vives. Ecole privée ou école publique, sélection ou hétérogénéité, note ou évaluation?

Les traditions culturelles impriment des rapports différents à l'école. A l'instar de la France, la Suisse a bâti son modèle scolaire autour de l'«école républicaine», laïque et citoyenne. Elle a été le creuset de l'intégration sociale et de la formation, cognitive et civique. C'est l'école qui après la révolution radicale de 1848 a imposé dans le canton de Vaud, par exemple, l'usage du français au détriment du patois. L'attachement à cette notion égalitaire – une école pour tous – est encore très fort. Mais les fissures apparaissent aujourd'hui. Dans ce modèle républicain, le corps enseignant et, plus encore maintenant, les technocrates de la pédagogie règnent en maîtres absolus. Les parents se sentent mis à l'écart et ne comprennent plus une école en mutation. Surtout, issus d'une génération qui a pris la parole, ils exigent non seulement d'être entendus, mais osent revendiquer la meilleure formation possible. Ce n'est que logique dans une société qui a mis la réussite et la compétition au cœur de ses valeurs de référence. La cote des écoles privées, le débat sur le chèque scolaire, au Tessin aujourd'hui, dans tous les pays demain, la votation genevoise sur la septième hétérogène et la bataille sanglante qui s'annonce en pays de Vaud autour du retour des notes ont en commun cette exigence parentale.

Le chèque scolaire n'est sans doute pas la meilleure réponse, car il perpétue une certaine inégalité financière.

En revanche le système hollandais, qui fonctionne à la satisfaction de tous depuis 1917, met sur pied d'égalité toutes les écoles, également subventionnées pour autant qu'elles respectent un cadre fixé par l'Etat, est un exemple à méditer. L'école reste gratuite, l'argument d'une inégalité financière tombe, mais les parents ont la liberté d'offrir à leurs rejetons la méthode pédagogique qui leur convient le mieux. Les parents se comportent comme des consommateurs et choisissent qui la méthode Montesori, qui l'école coranique. Le libre choix plutôt que le moule républicain. «A chacun selon ses besoins» s'oppose ici à «une école pour tous». Mais faut-il forcément les opposer?

Si l'école publique veut échapper à la révolte parentale, elle se doit de mieux écouter et d'offrir davantage de souplesse. Au niveau pédagogique, en autonomisant les établissements scolaires, qui devraient pouvoir être libres de choisir un certain type de pédagogie et d'offrir des prestations particulières – on pense aux maturités bilingues par exemple – et en les mettant en concurrence. Les canards boiteux, les mauvais bahuts seront vite éliminés, faute d'élèves. Au niveau pratique en s'adaptant – enfin – à l'évolution de la société par une prise en charge continue durant toute la journée. Si l'école publique reste figée dans ses structures archaïques, si le corps enseignant n'arrive pas à dépasser son corporatisme et si les idéologues des départements de l'instruction publique continuent d'utiliser les enfants comme cobayes, alors la réplique des parents-citoyens sera cinglante.

Une exigence devrait guider toutes les réflexions: l'égalité des chances doit absolument être préservée. Elle le sera si l'école publique s'adapte aux nouvelles demandes, mais elle peut l'être aussi si établissements privés et publics sont mis sur le même pied. Dans ce débat brûlant qui concerne tous les parents, il faut dépasser les clivages idéologiques et briser tous les tabous. Le scénario catastrophe, dont on perçoit hélas déjà certaines prémices, serait un système à deux vitesses, avec les meilleures formations offertes dans le privé à ceux qui ont les moyens de les payer et une école moyenne pour les autres.

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