Les biographies des jeunes islamistes culbutés dans le terrorisme sont saisissantes. Mais elles ne nous sont pas étrangères. Nous en avons connu de semblables en Europe et aux Etats-Unis à la fin des années soixante quand des garçons et des filles de bonne famille rejoignaient les Brigades rouges, la Rote Armee Fraktion, les Waethermen, pour exprimer leur haine des régimes sous lesquels ils vivaient. Mêmes dérives sectaires, même recours aux moyens radicaux et sanglants, mêmes sacrifices de leur propre personne, même fanatisme.

Les sociétés occidentales sont venues à bout de leurs terroristes par un mélange de répression, de réformes, et surtout par un encerclement social actif qui les a isolés politiquement. Tout en affirmant leurs valeurs démocratiques, elles ont fini par vider, en les récupérant, les réserves de sympathisants sur lesquelles ils comptaient. Les brigadistes italiens se sont retrouvés Italiens, les Waethermen Américains, bien qu'avec la gueule de bois. Peut-on tabler sur pareille stratégie, s'agissant du terrorisme islamiste?

Le projet des militants d'Al-Qaida comporte une différence: ils n'ont pas de société à changer, celles d'où ils proviennent en majorité sont aux mains d'autocrates cruels et indéboulonnables. Ils ne se situent plus dans un lieu terrestre à parfaire par voie de révolution, ce n'est pas à portée d'imagination. Ils sont de nulle part, encrassés par le fiel, devant leur seul interlocuteur et maître, Dieu, l'idéal absolu. Fuyant dans le religieux, ils sont hors de contact, même de la répression. Une «guerre au terrorisme» les dérangera à peine. A moins que l'ensemble des nations ne prenne en charge la question de ce religieux surgissant de dessous l'oppression, la peur et l'enfermement, le terrorisme au nom de Dieu continuera. Et il aura toujours des desperados de l'Occident pour lui prêter main-forte et y trouver une raison d'être.

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