Pas encore véritablement lancé, peut-être jamais opérationnel, le bouclier antimissiles (NMD) attise les ardeurs patriotes de la Maison-Blanche version W. Trois semaines après la prestation de serment du nouveau maître du monde, la plupart des partenaires habituels des Etats-Unis multiplient les signes de crispation. Les Chinois entrevoient l'impensable possibilité pour Taïwan, protégée par le parapluie américain, de ne jamais réintégrer la mère patrie. Les généraux russes estiment que le bouclier contredit le traité de désarmement ABM signé… en 1972, et protestent pour la forme; ils en profitent, surtout, pour prévenir qu'ils pourraient eux aussi ressortir les vieilles partitions de la guerre froide. Un haut gradé de Moscou a brandi l'autre jour l'acronyme «SS-27», appellation contrôlée des années quatre-vingt qui avait totalement disparu du lexique diplomatique.

Plus inédit, le projet du Pentagone pourrait rapidement semer la discorde entre les principaux partisans d'une défense commune européenne. Si Français et Allemands semblent d'accord pour s'opposer au NMD et approfondir leur coopération militaire au sein d'une force de réaction rapide plus ou moins autonome de l'OTAN, l'ambivalence britannique demeure. A Paris comme à Berlin, on sait la solidité de cette «relation spéciale»

qui unit le Royaume-Uni à l'autre côté anglophone de l'Atlantique. Les Anglais sont d'ailleurs les seuls, sur le Vieux Continent, à participer au système de «grandes oreilles» espionnes d'Echelon, le réseau d'écoutes planétaires au service de la sécurité américaine. Il se joue actuellement une partie particulièrement serrée, qui a pour but de définir les loyautés des uns et des autres. George W. Bush en a distribué les cartes, mais il se trompe peut-être de jeu.

Le bouclier a en effet pour objectif de protéger les Etats-Unis des missiles envoyés par les rogue states, ces «Etats voyous» dont la liste n'évolue plus depuis dix ans. Or la doctrine qui anime le projet s'inscrit en contradiction avec la géographie des nouvelles menaces: les coups les plus durs portés à l'Amérique, ces dernières années, ne l'ont pas été par des missiles intercontinentaux nord-coréens ou irakiens, mais par des porteurs de valises ou des conducteurs de camions piégés.

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