Le navrant spectacle du débarquement des boat people kurdes sur la Côte d'Azur relève d'un phénomène tristement quotidien sur les rives de l'Europe nantie. Les immigrés sont désormais dix fois plus nombreux qu'au début des années 90 à tenter leur chance au sein de l'espace de Schengen. La réponse légaliste à cette pression migratoire, celle des gouvernements de l'Union européenne et de la Suisse, consiste à réitérer la validité du concept d'«immigration zéro» pratiqué depuis trente ans. Il n'existe toujours pas de politique entièrement concertée dans ce domaine, chaque Etat défendant âprement la souveraineté de sa politique d'asile et d'immigration – combat d'arrière-garde qui encourage la criminalité.

On le voit bien dans les Balkans, où les trafiquants d'êtres humains ont trouvé un substitut tout aussi rentable et nettement moins risqué au commerce des stupéfiants. Cette industrie prolifère certes essentiellement sur les ruines des structures étatiques de l'ex-Yougoslavie. Mais si les passeurs prospèrent, c'est qu'ils ont une marchandise à vendre, le «passage». Son prix, qui coûte parfois la vie, est d'autant plus exorbitant que rien n'indique vraiment qu'on se dirige vers une alternative à la «Forteresse Europe».

Dans cette optique, les suspicions (vrai, faux demandeur d'asile?) qui entourent les candidats à l'immigration sont hors de propos. Car il est une réalité, celle de la démographie, qui fera fatalement exploser les antiques certitudes. D'ici à 2050, les Quinze auront perdu 40 millions d'habitants et même un éventuel baby-boom à l'échelle du continent, au demeurant fort peu probable, ne suffirait pas à inverser la tendance.

Incapable de freiner l'érosion de sa population, l'Europe sera victime d'un cercle particulièrement vicieux: pénurie de main-d'œuvre, pertes de productivité, crise inflationniste. Ce n'est qu'en s'ouvrant progressivement à une immigration maîtrisée que le Vieux Continent pourrait rebondir. Elle pourrait prendre la forme d'une green card à l'américaine, généreux système de quotas qui a largement fait ses preuves. Qui aura le courage de le proposer en premier?

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.