Les tours jumelles blessées mais pas encore effondrées, l'humanité se divisait, dès le 11 septembre, en deux camps. D'une part, les affligés; de l'autre, les discrètement satisfaits. «Nous sommes tous des Américains», clamaient les premiers, multipliant les gestes de solidarité avec l'ami endeuillé. Des fanatiques menacent la liberté. L'Islam sans distinction était désigné d'un doigt vengeur. Pour les autres: pas d'effet sans cause. Le terrorisme plus de trois mille fois meurtrier ne frappait pas des innocents. Toute la misère d'un monde injuste se révoltait, d'une horrible et condamnable façon certes, mais ne se trompait pas d'adresse. Le cynisme de la politique des Etats-Unis était à l'origine de ce monstrueux attentat minutieusement agencé. Les damnés de la terre avaient parlé.

Les positions n'ont guère varié près de quatre mois plus tard. L'intarissable Bernard-Henri Lévy en tête, les affligés dressent les arcs de triomphe. Les talibans «ont détalé comme des poulets», défaits par les «va-nu-pieds de l'Alliance du Nord» et les tapis de bombes tombées des B-52. Cette guerre, que l'on pouvait à juste titre craindre comme aventureuse et sans issue prochaine, est tôt terminée. Une balade de santé pour éliminer des toxines. Oussama Ben Laden s'est évanoui dans la nature. Ses poursuivants ne désespèrent pas de promener sa tête ensanglantée au bout d'une pique. Libéré de ses tyrans, l'Afghanistan se remet à ses querelles de clans.

Parenthèse fermée? Que nenni. Il y a, désormais, un avant et un après-11 septembre. Avant: un no man's land bosselé par des affrontements régionaux au Proche-Orient, dans les Balkans, en Tchétchénie; un paysage dominé par l'idéologie néo-libérale, inégalitaire et globalisatrice. Le mur de Berlin tombé, l'Union soviétique dissoute, le monde tâtonnait à la recherche d'un nouvel équilibre. Les ombres de la guerre froide étaient à peine dissipées. Après – l'a-t-on assez remarqué? – personne dans le monde n'a pipé mot contre l'opération menée en un tournemain contre les allumés de Kaboul. Aucun Etat n'a trouvé à redire à cette descente de police bénie par les Nations unies. Des musulmans ont tracé une ligne démarquant leur foi de l'usage qui en est fait par des barbus illuminés. Les Arabes se sont tus mais n'en pensent pas moins sur cette intrusion en force des Etats-Unis au cœur de «l'Orient compliqué». A l'exception de la Grande-Bretagne, saisie par le tournis de son premier ministre, l'Europe, velléitaire et divisée, a été tenue à l'écart de ce règlement de compte entre gendarmes et truands. Mais, surtout, la Russie et la Chine n'ont pas froncé le sourcil et pas seulement parce que les croisés d'Al-Qaida absolvaient l'écrasement de la Tchétchénie et l'asservissement du Tibet. Poussé à ce point, le terrorisme soudait avec un président américain mal élu des potentats ayant tout à craindre de leur peuple mécontent ou opprimé. L'Israélien Sharon puisait à pleines mains dans cette expédition punitive des justifications à l'écrasement de l'Etat embryonnaire palestinien.

Oussama Ben Laden se gaussait d'avoir rabattu la superbe des Etats-Unis. Un instant, nombre d'Américains ont été ébranlés dans leur conviction d'être non seulement les plus puissants et les plus craints mais encore les plus admirés sinon aimés des habitants de cette planète. Ils font maintenant une poussée de surcompensation. Les dérives d'une information patriotarde, les outrances cocardières et l'exaltation des humeurs batailleuses, pour déplaisantes qu'elles soient, ne sont que des manifestations folkloriques et éphémères. Beaucoup plus inquiétantes sont les licences prises avec les droits constitutionnels garantissant l'administration d'une justice équitable. Beaucoup plus préoccupante est l'affirmation d'une suprématie militaire qui se traduit par une politique étrangère simpliste et dominatrice. «Qui n'est pas avec nous est contre nous» est le leitmotiv de cette martiale entreprise.

Un président qui n'a eu que le Texas pour horizon et des hommes d'affaires pour entourage a-t-il les ressources intellectuelles nécessaires pour freiner cette glissade? On le souhaiterait sans oser l'espérer. Rien n'indique jusqu'à présent que George W. Bush a tiré les leçons de ce redoutable test dont il s'est tiré honorablement grâce au concours de ministres avisés. Quelques concessions arrachées par les circonstances sont passées à l'as. Elles concernent particulièrement le conflit israélo-palestinien. Le dédain des conventions et bons usages internationaux a vite repris le dessus. Tous les Etats, des plus étendus aux plus humbles, sont sous la menace du gros bâton. L'indispensable lutte contre les réseaux terroristes est détournée de son but pour asseoir la prédominance des intérêts américains. Les Etats-Unis fragilisés ne s'approprient-ils pas en la détournant la devise de la maison de Habsbourg: AEIOU, devenue Americae est imperare orbi universo (Il revient à l'Amérique d'étendre son empire au monde entier)?

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.