Il y a vingt ans paraissait The Coming Collapse of China de Gordon Chang. Cet «effondrement imminent de la Chine» devait se produire dans les cinq à dix ans. Dix ans plus tard, constatant que la Chine était toujours debout, l’auteur repoussait sa prédiction à 2012. La dernière fois qu’il s’est aventuré à pronostiquer une révolution en Chine c’était en 2016. Depuis, il reste persuadé que le temps lui donnera raison. Mais il se garde de fixer une nouvelle date.

Le pouvoir chinois a d’abord ignoré la prophétie, puis il a ironisé sur la date limite du livre, pour ensuite s’en emparer afin de discréditer les critiques du régime. Parler des échecs du parti vous valait l’étiquette infamante de «Gordon Chang». De sujet de raillerie, le titre du livre a finalement été renvoyé à l’expéditeur, ou plutôt à son pays d'adoption. Pékin s’est mis à évoquer «The coming collapse of american democracy».

Le point de bascule

Lorsqu’il paraît au tournant du siècle, le livre marque les esprits. Gordon Chang n’était pas le seul à prédire la chute du Parti communiste. Ses origines sino-américaines et sa longue expérience en Chine pour des cabinets de consultant juridique américains l’assurent d’un statut particulier. Il connaît son sujet et maîtrise les deux cultures. A l’époque, on parle déjà des «mauvaises dettes» des grandes banques chinoises. Le système financier était soi-disant au bord du gouffre. L’analyse de Gordon Chang se focalise toutefois sur un régime politique inapte à s’adapter aux lois du marché et à lutter contre la corruption: le pouvoir communiste est condamné à échouer dans sa tentative de modernisation.

Cette lecture est alors dominante hors de Chine. Peu après la sortie du livre, pourtant, Pékin accède à l’OMC. Et il va se produire une transformation que peu d’observateurs osaient envisager. L’ouverture au commerce international dynamise l’économie sans faire trembler le régime. Le développement du pays repose sur deux piliers: les investissements étrangers accompagnés de transferts technologiques et l’immobilier, moteur de la consommation intérieure. Les exportations sont la principale source de croissance. La construction emploie des dizaines de millions d’ouvriers et fournit des logements décents.

Depuis un quart de siècle, la bulle immobilière chinoise menace d’éclater. Depuis un quart de siècle, la croissance soutenue de la Chine a permis d’absorber les défaillances de ce marché (surendettement, mauvaise allocation des ressources, corruption, destruction de l’environnement). La grande question est celle du point de bascule. A partir de quel seuil le tassement de la croissance risque-t-il de mettre tout l’édifice en péril? Et c’est là qu’interviennent la crise du covid (la mise à l’arrêt du commerce) et la chute d’Evergrande, l’un des plus grands groupes immobiliers du pays.

Le premier qui chutera

Le système financier chinois est en mesure d’encaisser l’onde de choc d’une faillite d’Evergrande. Mais Pékin ne peut pas se permettre le risque d’une panique sociale provoquée par la perte de leurs économies de millions de propriétaires. Evergrande sera démantelé, comme les actifs pourris des grandes banques à la fin des années 1990. On n’assiste donc pas – encore? – à une crise comparable à celle des subprimes. Mais l’endettement du pays, notamment de ses collectivités locales, menace sa stabilité.

C’est cette fragilité du marché immobilier chinois, couplée au vent de démondialisation en cours – et donc d’un recul des exportations – qui redonne de la voix, outre-Atlantique, aux fidèles de Gordon Chang. En Chine, à l’inverse, on voit une accumulation de signes de la faillite de la démocratie américaine. La dictature de Pékin et la démocratie de Washington pourraient coexister encore longtemps. Rien n’est écrit. Le premier de ces deux régimes qui s’effondrera, pourtant, entraînera dans ses décombres une transformation systémique du monde.

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