Il était une fois

Les légions suisses pour la Crimée

L’Etat fédéral a cinq ans, en 1853, lorsque la France et l’Angleterre s’allient pour empêcher la Russie de prendre Constantinople et le contrôle de la mer Noire. Malgré son éloignement géographique, la guerre de Crimée soulève un grand intérêt en Suisse. Le tsar Nicolas Ier n’a pas encore reconnu le nouveau régime helvétique et ne jouit d’aucune sympathie dans le pays. En janvier 1854, des rumeurs laissent entendre que la Suisse s’apprête à s’allier à la France contre lui. Le Conseil fédéral les dément en proclamant le maintien de la neutralité la plus stricte, avec ordre aux cantons de la défendre par la force si nécessaire.

La France et la Grande-Bretagne ne cachent cependant pas leur désir de voir la Suisse les rejoindre. L’ambassadeur de France à Berne écrit à son ministre: «Je ne vois pas d’inconvénient à entretenir en Suisse l’idée d’une alliance avec l’Occident.» Il croit le Conseil fédéral tenté: «M. Druey m’a lancé deux fois quelques paroles voilées, qui montraient sa sympathie pour notre politique et sa conviction qu’en certains cas, la neutralité pourrait se trouver hors saison.»

Une opinion favorable à l’alliance franco-anglaise s’exprime anonymement dans la NZZ et la Gazette de Lausanne du 10 février 1855: «Il n’est personne qui ne comprennent que l’indépendance de l’Europe est perdue si la Russie reste victorieuse dans la lutte actuelle… Il y aurait niaiserie de notre part à risquer de perdre l’amitié des puissances occidentales pour ménager un pays qui, depuis quelques années, se conduit avec si peu de bienveillance à notre égard… Nous nous trouverions alors sans alliés, sans amis et sans organe dans les conférences. Le sort de la Suisse se décidera sans nous et peut-être contre nous, au lieu que, si nous nous prononcions ouvertement pour la cause de l’indépendance de l’Europe, nous aurions droit à réclamer des garanties pour la nôtre.»

Les deux journaux ne partagent pas entièrement les vues de leur «correspondant» anonyme. Eux soutiennent la neutralité, sans toutefois en faire un principe intangible. La Suisse, pour la majorité des radicaux, appartient à la «grande famille européenne», dont elle ne peut s’extraire que dans le cas d’une guerre entre ses voisins. Mais s’il s’agit d’un «combat de la civilisation contre la barbarie», de «la liberté contre la tyrannie», alors, elle doit mettre toutes ses forces au service de la liberté. «Il ne faut pas se bercer de l’idée qu’elle puisse demeurer étrangère aux grandes luttes d’idées et de nationalités qui pourraient se choquer d’ici peu de temps», écrit le Nouvelliste vaudois.

La guerre de Crimée représente-t-elle ce clash des civilisations? Une bonne partie de l’opinion en doute: pour elle, le régime de Napoléon III en France ne vaut pas mieux que celui du tsar en Russie.

A cette première épreuve idéologique de la neutralité s’en ajoute une autre: l’enrôlement de Suisses dans les armées étrangères. Dès le début des hostilités, Londres et Paris essaient de recruter des soldats en Suisse, en dépit d’une loi de 1849 qui l’interdit. L’Angleterre déniche un trio d’officiers supérieurs alémaniques, prêts à encaisser vingt shillings par jour et cinq livres par recrue pour former une légion suisse au service de l’armée britannique. Un centre de recrutement est installé à Sélestat, en Alsace. De la propagande est affichée dans les casernes helvétiques et en Allemagne du Sud, où des papiers suisses sont proposés aux recrues allemandes inquiètes de perdre leur droit au retour chez eux. Au total, une légion suisse de 3338 hommes est transférée à Douvres en 1855, première étape agitée de l’aventure: les recrues se sentent trompées sur leur solde, une mutinerie éclate qui fait très mauvaise impression au pays.

La France ne se préoccupe pas davantage des lois suisses. Elle trouve en Ulrich Ochsenbein le plus fameux des recruteurs: un ancien conseiller fédéral. Prévoyant son éviction du collège gouvernemental en 1854, le chef du département militaire depuis 1848 a secrètement offert ses services à Napoléon III. C’est à lui que l’empereur confie la formation d’une légion suisse pour la France.

Le recrutement français, organisé à partir de Morteau, Gex, Pontarlier et Besançon, marche cependant moins bien que l’anglais. Un petit millier d’hommes seulement répond à l’appel. Le Genevois James Fazy regrette la méthode: «Si le gouvernement français avait voulu aborder ouvertement la question et demander un contingent à la Suisse, l’Assemblée n’aurait pas hésité à entrer dans ses vues… Nous [les radicaux], aurions appuyé cette proposition.»

Le fait est que l’interdiction du recrutement n’est pas encore unanimement acceptée. Des enrôlements continuent pour le compte de Naples et de Rome. L’ambassadeur de France observe que «le gouvernement suisse ne demande pas mieux que de fermer les yeux» sur une disposition légale «tombée en désuétude». Alors, pourquoi ne pas «en profiter pour nous-mêmes»?

La guerre de Crimée est terminée en 1856, quand les légions suisses des armées britannique et française sont acheminées vers le théâtre des opérations. Elles n’y prennent donc aucune part. (La légion française est employée à réprimer la révolte kabyle en Algérie, en 1857). Les tricheries et scandales du recrutement ont créé un fort malaise en Suisse. En 1859, une loi beaucoup plus sévère est adoptée: tout citoyen enrôlé dans une armée étrangère est passible de 30 jours de prison et 10 ans de privation de ses droits civiques. La Crimée marque la vraie fin du mercenariat.

Source: Peter Gugolz, Die Schweiz und der Krimkrieg, 1853-1856, thèse de doctorat, 1965.