Depuis le début des révélations concernant les abus sexuels commis par des prêtres dans différents pays d’Europe, l’institution catholique romaine a passé plus de temps et dépensé davantage d’énergie à se poser en victime d’un «acharnement» médiatique qu’à regretter le comportement des clercs pédocriminels et à compatir aux souffrances de leurs victimes. Vendredi dernier, le Père Raniero Cantalamessa, prédicateur de la maison pontificale, a établi un parallèle entre «l’attaque contre l’Eglise» et l’antisémitisme, que le Vatican a dû récuser peu après. L’Osservatore romano, qui publie régulièrement des articles critiques sur le traitement des affaires de prêtres pédophiles par les médias, a évoqué samedi une «campagne de dénigrement». Dimanche, dans un geste inédit, le doyen des cardinaux, Angelo Sodano, a assuré le pape du soutien du «peuple de Dieu», qui «ne se laissera pas détourner de sa voie par les ragots sans importance du moment».

Dans les semaines précédant le week-end pascal, des évêques, des cardinaux et l’Osservatore romano ont aussi dénoncé «une tentative ignoble d’atteindre à tout prix» le pape, une «lapidation» médiatique, une «propagande grossière», une «machination», «la frénétique volonté de salir et toucher» le pape et l’Eglise dans son ensemble, la «perfidie» des médias et leurs «calomnies», etc.

Il est parfaitement légitime et compréhensible que l’institution ecclésiale cherche à se défendre face aux critiques dont elle est l’objet. Un antichristianisme souvent haineux se développe dans les sociétés occidentales, qui prend appui sur les hérésies antimodernes professées par l’Eglise catholique, comme la chasteté avant le mariage ou le célibat des prêtres. Certaines attaques ont des allures de règlement de comptes, et l’Eglise est une cible facile. Il n’est pas étonnant dès lors que cette dernière agite parfois le spectre d’un complot antichrétien. Mais concernant le dossier des prêtres pédophiles, le sentiment de persécution que manifeste actuellement la hiérarchie catholique a quelque chose de choquant, en particulier pour les victimes d’abus. En se positionnant comme une citadelle assiégée par des ennemis cherchant à la détruire, l’Eglise commet non seulement une erreur de communication majeure qui la décrédibilise, mais elle contribue à alimenter l’hostilité à son encontre. L’image de martyre qu’elle cherche à se donner dans cette période troublée est à usage purement interne. Cette stratégie vise à rassembler la communauté des chrétiens autour d’un discours qui minimise une crise susceptible de créer de profondes divisions dans le corps de l’Eglise. L’image du martyre renvoie en effet à une histoire collective où les persécutions ont joué un rôle positif dans la construction de l’identité chrétienne. Le courage opposé par les croyants aux violences dont ils ont été l’objet durant les premiers siècles de notre ère a contribué à solidifier et à faire croître leur communauté.

Cependant, cette stratégie ne peut plus fonctionner aujourd’hui. Au cours de son histoire, l’institution ecclésiale s’est transformée à son tour en bourreau, et cela à de nombreuses reprises. Jean Paul II avait d’ailleurs bien compris la nécessité d’une purification de la mémoire de l’Eglise et le potentiel de réconciliation avec le monde moderne qu’une telle démarche recelait. Durant son pontificat, il avait demandé à plusieurs reprises pardon pour les fautes commises par les membres de l’Eglise dans le passé, comme l’Inquisition, l’antijudaïsme, ou les croisades.

Dans l’affaire des prêtres pédophiles, l’institution ecclésiale est perçue davantage comme un bourreau que comme une victime. D’où le malaise qui surgit lorsqu’elle prétend être un bouc émissaire. La hiérarchie vaticane souligne à raison que les abus concernent une petite minorité de prêtres et de religieux. Mais il y a bel et bien une responsabilité collective de l’institution, dans la mesure où une culture du secret entérinée au plus haut niveau a permis de protéger, voire même pu encourager des criminels.

Depuis le début de son pontificat, Benoît XVI s’est certes beaucoup engagé dans la lutte contre la pédophilie. Il n’échappe cependant à personne qu’il refuse d’aller jusqu’au bout de ce processus, c’est-à-dire d’établir l’étendue de la responsabilité collective de l’institution en procédant à une analyse approfondie des dysfonctionnements structurels et culturels qui ont formé le terreau sur lequel des comportements déviants ont pu se développer.

Cette crise a, plus que d’autres, contribué à banaliser la figure du pape et à désacraliser l’institution. La réaction paranoïaque de cette dernière ne peut qu’accélérer ce phénomène. De plus, en prenant les faits avancés par les médias pour des attaques, en considérant leurs questions légitimes comme un complot, l’Eglise catholique donne l’impression d’avoir peur de la transparence dont elle dit pourtant vouloir se faire l’apôtre.

Les blessures provoquées par le scandale des prêtres pédophiles ne trouveront un apaisement que dans l’établissement de la véracité des faits. Les médias ont aidé l’Eglise – pas toujours adroitement il est vrai – à sortir de la culture du silence. L’institution gagnerait en crédibilité et en autorité à considérer leur rôle d’une manière plus positive, et à voir en eux les alliés d’une quête de vérité nécessaire.

* Journaliste à la rubrique «Société et culture».

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