Les Eglises protestantes historiques sont en crise, voire menacées de disparition. Ce diagnostic, posé récemment par des sociologues de l’Observatoire des religions en Suisse à l’Université de Lausanne (1), incite des théologiens et des pasteurs à proposer des solutions. A la fin de l’année passée, Pierre Glardon et Eric Fuchs (2) recommandaient des réformes spirituelles et structurelles urgentes (lire LT du 22 décembre 2011). Le débat se poursuit. Le pasteur vaudois Virgile Rochat vient de publier un livre (3) dans lequel il appelle les Eglises à adapter leur offre aux besoins des contemporains. Entretien.

Le Temps: Vous constatez que les Eglises protestantes historiques sont en crise. Vous leur donnez une durée de vie de dix-quinze ans si rien n’est entrepris. Comment en est-on arrivé là?

Virgile Rochat: Les Eglises historiques n’ont pas pris le virage des années 60. Depuis, elles n’ont cessé de vieillir. J’en veux pour preuve l’âge moyen des pratiquants d’aujourd’hui. Les Eglises historiques représentent par excellence la société d’avant 68, celle de la soumission et de l’obéissance. On est passé d’une société de contrainte à une société où il faut se vendre, où il faut convaincre. Au quotidien, on constate un essoufflement. Les Eglises travaillent sur les symptômes, elles gèrent de manière administrative un problème qui ne peut pas être géré seulement de cette façon. Nous assistons à une fin de règne, mais le diagnostic est rarement accepté. D’où la difficulté de faire advenir les changements qui s’imposent. Parmi les causes de la crise, vous soulignez la difficulté d’être chrétien. Difficile, en effet, pour les contemporains en quête de spiritualité, de croire à une révélation, à l’incarnation et à la résurrection. Le christianisme est-il encore une religion adaptée à la post­modernité?

– Oui, ces grandes caractéristiques du christianisme restent actuelles, car elles répondent à des questions fondamentales qui transcendent les époques. – Qu’est-ce que le christianisme peut offrir à l’homme d’aujourd’hui?

– Il y a aujourd’hui une réelle difficulté à être simplement humain. Les exigences auxquelles les hommes et les femmes doivent faire face, dans leur vie personnelle, professionnelle et familiale, ont quelque chose de déshumanisant. On leur demande d’exceller en tout, et il devient difficile d’assumer une posture d’individu entièrement responsable de lui-même et de tout ce qui lui arrive. Le christianisme nous rend à notre humanité. Il dit que Dieu s’est fait homme pour rejoindre celui-ci dans ses préoccupations. Le fait de savoir que Dieu nous aime inconditionnellement peut aider et donner un sens à notre existence. – Vous évoquez un décalage phénoménal entre les Eglises historiques et la réalité culturelle. Que préconisez-vous pour combler ce décalage?

– Il faut commencer par revisiter certains contenus et formes théologiques du christianisme, et dégager des pistes utiles pour aujourd’hui. Il est nécessaire de s’inspirer de ce que j’appelle «l’intuition» du message et de transcrire celui-ci dans des termes recevables et compréhensibles pour les contemporains. Il ne s’agit pas simplement de changer d’étiquette, mais bien de procéder à une véritable reconsidération de l’héritage en fonction des changements de société. Les Eglises doivent apprendre à ne plus «faire pour», mais à «être avec».

– C’est-à-dire?

– Il serait bon qu’elles aillent à la rencontre des gens, pour les écouter, pour discerner leurs besoins, afin d’y répondre. ­Qu’elles abandonnent cette attitude qui consiste à proposer des changements ou des activités sans avoir cherché à comprendre de l’intérieur les besoins des gens, puis concevoir et vivre avec eux des choses nouvelles. Je pense ainsi qu’une simplification de la liturgie est nécessaire. Pour accéder à nos célébrations, souvent très cérébrales, les prérequis sont tels qu’elles en deviennent inaccessibles. Il faut donc se mettre à niveau, trouver un plus petit dénominateur commun qui permette au grand nombre de se sentir concerné. Il est indispensable qu’il y ait davantage de silence et de beauté, et de revaloriser la corporéité ainsi que les émotions.

– Jusqu’où peut-on aller dans ce type de proposition sans dénaturer la foi chrétienne?

– Il ne s’agit pas de brader le christianisme. Mais de découvrir en son sein et dans les deux mille ans de tradition tout ce qui peut répondre aux attentes actuelles. Et il y a passablement de choses que l’on peut remettre à jour. La tradition orthodoxe, qui fait un pont entre l’Occident et l’Orient recèle de nombreuses propositions susceptibles de rejoindre les attentes spirituelles contemporaines. En matière de méditation notamment, cette méditation qui est tellement demandée et tellement souhaitable dans notre agitation quotidienne. La mystique est aussi un chemin royal. Elle part des humains et tente de s’ouvrir à Dieu. Il y a aussi l’approche apophatique, qui devant le mystère de Dieu dit ce qu’il n’est pas: elle préserve ainsi le mystère sans évacuer sa réalité, sans compter, et, de plus, fait un pont entre les religions. La Bible reste la norme, mais sa lecture et son interprétation peuvent changer. La vraie fidélité aux Ecritures ne réside pas dans la répétition de la lettre, mais dans l’invention en fidélité aux intuitions qui la constituent. La pastorale catholique de la proposition de la foi est à mon avis une bonne approche.

– Vous affirmez la nécessité d’une politique des petits pas, de propositions que vous qualifiez de «modestes, du genre plus petit dénominateur commun». D’autre part, vous dites que les Eglises historiques ont besoin d’une identité claire. N’y a-t-il pas là une contradiction?

– Attention, une identité claire n’est pas forcément une identité fermée. Je revendique une identité de l’ouverture, du chemin, de la quête. C’est une identité dynamique, en route vers le but, sans jamais le posséder. Taizé est un bon exemple d’une telle identité. – Quels sont, selon vous, les éléments d’une identité réformée claire?

– Les Eglises doivent se montrer accessibles, ouvertes et non jugeantes, et devenir des Eglises de service public, des public churches comme on le dit en anglais. C’est une identité qui permet l’échange, et s’oppose aux idées fermées que peuvent avoir certaines Eglises confessantes.

– Dans un livre paru récemment, les pasteurs Eric Fuchs et Pierre Glardon plaident pour des Eglises qui tracent des frontières sur les plans moral et éthique, qui disent ce qui est possible et ce qui n’est pas possible. Qu’en pensez-vous?

– Au niveau du diagnostic, nous sommes d’accord. Mais ces auteurs proposent un durcissement de l’identité protestante, et je ne suis pas certain que ce discours soit tourné vers l’avenir. Certains voient dans mes propositions un risque de mollesse spirituelle, mais, pour moi, les mots clés d’une offre spirituelle contemporaine sont la simplicité, la porosité et l’humilité. – Pourtant, on constate qu’à l’heure actuelle, les mouvements religieux qui ont le plus de succès sont ceux qui proposent des repères forts, quitte à se démarquer de la société. – Ces mouvements touchent une partie de la population qui n’est pas indéfiniment extensible. Je dirais environ 20%. Il reste 80% de personnes qui peuvent être intéressées par une autre offre. Il ne s’agit pas de concurrence, mais de complémentarité.

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