Nous avons été des millions, dans le monde entier, à nous montrer solidaires et à nous réjouir des succès obtenus ces dernières semaines par les manifestants de la place Tahrir et de l’Egypte entière. Ces dernières années, le gouvernement égyptien s’était fait synonyme de torture, de répression et de déni des droits sociaux et économiques les plus élémentaires. Tout peut et tout doit maintenant changer avec la nouvelle ère qui s’est ouverte pour l’Egypte le 11 février avec la démission de Hosni Moubarak.

Le Conseil militaire suprême, actuellement au pouvoir, a exprimé sa volonté de se conformer aux accords politiques internationaux dans la préparation des futures élections. Mais il doit maintenant s’engager à respecter également ses obligations en matière de droits humains, ce qu’il n’a pas fait à ce jour. Avant même l’élection d’un nouveau gouvernement, il formulerait là une importante déclaration d’intention. Les événements spectaculaires survenus en Egypte ont des répercussions évidentes dans toute la région; ces derniers jours, de la Libye au Bahreïn et au Yémen, les appels des populations en faveur d’un changement se sont fait entendre partout. Si l’Egypte modifie son comportement sur la scène internationale, les changements survenus dans ce pays pourraient même avoir des implications bien au-delà du Moyen-Orient.

Les Etats-Unis et d’autres pays occidentaux qui ont soutenu, quasiment jusqu’au bout, un gouvernement brutal et hors la loi, ont fait preuve d’une attitude hypocrite et à courte vue. Le gouvernement égyptien, quant à lui, a régulièrement montré un autre type d’hypocrisie: les positions prises par l’Egypte au sein du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, par exemple, bloquent régulièrement toute action en faveur des droits humains dans le monde, alors même que l’Egypte affiche son engagement pour leur protection.

Au printemps 2009, lorsque les bombardements du gouvernement sri lankais faisaient, en quelques semaines, au moins 10 000 morts parmi les civils utilisés comme boucliers humains par le LTTE, toutes les organisations militant en faveur des droits humains ont protesté. L’Egypte, au contraire, a joué un rôle clé pour bloquer toute discussion sur la situation au Sri Lanka dans l’enceinte du Conseil des droits de l’homme.

Dans le cadre de la révision actuelle visant à améliorer le fonctionnement du Conseil, l’Egypte a, de manière répétée, remis en question presque toutes les propositions susceptibles d’améliorer la capacité du Conseil à protéger les droits humains. Au début de ce mois, l’Egypte a présenté, en principe au nom des 118 membres du Mouvement des non-alignés qu’elle préside, les «sept piliers de la sagesse». Nulle part au milieu de ces sept piliers ne sont mentionnés les mots «droits humains». Amnesty International, Human Rights Watch, l’Institut du Caire pour l’étude des droits humains et d’autres organisations ont réagi vertement à la position égyptienne qui s’opposait notamment à un rôle renforcé de la haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, pour qu’elle puisse attirer l’attention du Conseil sur des situations d’urgence en matière de droits humains. Les effets directs de l’approche égyptienne auraient simplement pour conséquence qu’il serait encore plus facile pour les gouvernements abuseurs de passer entre les gouttes, même après avoir commis les pires crimes.

A l’époque où le président Moubarak se pavanait au pouvoir, de telles actions n’étaient pas surprenantes. Il en va autrement maintenant. En changeant de rôle au sein des instances onusiennes des droits humains, l’Egypte pourrait regagner le prestige international auquel elle a droit et faire usage de ses talents largement reconnus (y compris l’habileté de ses diplomates) avec des effets positifs. Grâce au courage de millions d’Egyptiens, ce pays s’ouvre à un point encore inimaginable il y a à peine quelques mois. Mais si ceux qui assurent l’intérim du pouvoir veulent placer leur pays sur les bons rails, ils doivent encore démontrer que l’Egypte ne cherche plus à soutenir ceux qui partout dans le monde méprisent les droits humains. Cela ne devrait pas être trop difficile. Des millions d’Egyptiens ont fait face aux arrestations et aux passages à tabac, pavant ainsi la route aux changements admirables que nous avons déjà vus et, espérons-le, à d’autres changements qui ramèneront l’Egypte dans le cadre d’un Etat de droit. Si le Conseil des droits de l’homme n’était pas là pour aider les Egyptiens lorsqu’ils en avaient besoin, il pourra être ailleurs pour apporter de l’aide à d’autres qui en auront besoin à l’avenir. L’Egypte doit cesser son attitude d’obstruction devant le Conseil des droits de l’homme. Cela constituera sur le plan international un test décisif, qui nous en dira beaucoup sur l’honorabilité de ses intentions aussi sur le plan national.

Si l’attitude de l’Egypte au Palais des Nations à Genève changeait, bien d’autres choses pourraient changer simultanément. Vu les discussions cruciales qui sont en cours sur la manière d’améliorer l’effectivité du Conseil des droits de l’homme et à la veille de sa prochaine session, le besoin de changement se fait urgent. Si en revanche le gouvernement égyptien continue à faire de l’obstruction, comme observé par le passé, les perdants dans le monde entier, y compris en Egypte, se compteront par millions.

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