2011 sera donc l’année de l’éveil arabe. L’effet contagieux du printemps tunisien a embrasé cette semaine la rue égyptienne. Des dizaines de milliers d’Egyptiens ont manifesté dans plusieurs villes du pays en reprenant les slogans de leurs cousins tunisiens. Cela ne s’était plus vu depuis 1977 lors d’émeutes de la faim. Ils n’ont pas répondu à l’appel d’un parti politique, encore moins à celui d’une mouvance religieuse. Cette mobilisation est partie d’un mouvement de jeunesse relayé par Internet et le téléphone portable. Les manifestants demandent la démocratie, de nouvelles élections, plus de liberté: des droits universels que l’on croyait devenus illusoires dans cette partie du monde. Eux aussi s’en prennent aux symboles du pouvoir, arrachant des portraits du président Moubarak, assiégeant le secrétariat du Parti national-démocrate (PND), qui domine sans partage le parlement.

Les Tunisiens ont mis en marche leur révolution du jasmin. Elle est loin d’être achevée. Réussie ou dévoyée, elle aura dans tous les cas un impact considérable sur la région. Il serait imprudent d’affirmer que l’Egypte et ses 80 millions d’habitants sont d’ores et déjà engagés dans un semblable processus révolutionnaire. Mais il est probable que ces milliers de protestataires ont ouvert la voie à l’avènement d’une ère post-Moubarak. Jeudi soir, le Prix Nobel de la paix Mohamed ElBaradei est rentré au Caire en se déclarant prêt à assurer une transition démocratique si c’est le souhait du peuple. Au siège du PND, un parti qui embrasse diverses tendances, les réunions de crise se multiplient. Les réformateurs s’appuient sur la colère de la rue pour reprendre la main. Les partis d’opposition, laminés, relèvent la tête, à l’image du Wafd qui s’est joint aux appels à manifester.

Agé de 82 ans, au pouvoir depuis 30 ans, le héros de la guerre de 1973 qu’est Hosni Moubarak a un jour déclaré qu’il resterait chef de l’Etat «aussi longtemps que son cœur battrait». La prochaine présidentielle, en septembre prochain, devait donc se jouer entre sa réélection ou, si son cœur avait lâché entre-temps, celle de son fils cadet Gamal, un homme d’affaires de 47 ans. Le père et plus encore le fils étaient déjà impopulaires. Aujourd’hui, c’est leur légitimité qui est remise en question. Jusqu’ici, Hosni Moubarak avait pu invoquer l’épouvantail des Frères musulmans – principale force d’opposition, qui représenterait 30 à 40% de l’électorat égyptien – pour justifier l’absence de réformes démocratiques. L’émergence d’une opposition à la fois jeune et libérale rompt l’alternative selon laquelle un Etat autoritaire est préférable à un Etat islamiste qui paralyse l’Egypte depuis trente ans.

Mais qui pourrait remplacer le clan Moubarak? Mohamed ElBaradei, placé en résidence surveillée vendredi, a jusqu’ici échoué à mobiliser l’opposition derrière son nom. Quelles sont les autres pistes? Deux câbles de l’ambassade des Etats-Unis au Caire, révélés par WikiLeaks, peuvent nous éclairer. Le principal allié de l’Egypte est lucide sur les travers du régime. En septembre 2007, alors que l’état de santé du président inquiète, un diplomate rédige une note sur un futur «post-Moubarak». Il tire un parallèle avec le climat délétère qui régnait avant l’assassinat d’Anouar el-Sadate en septembre 1981: «Les deux périodes ont en commun d’avoir deux dictateurs de plus en plus isolés, s’accrochant à leur façon de faire et qui ont peur de toute forme de dissension.» A la différence de Sadate, est-il écrit, Moubarak a réussi à éliminer «systématiquement et légalement» toute forme d’opposition, à l’exception des Frères musulmans. La création d’un appareil sécuritaire fort de 1,4 million d’hommes rend peu probable un changement de pouvoir par la violence.

Un second document évoque les noms de personnalités à l’intérieur du système qui pourraient représenter une alternative aux Moubarak. On trouve, dans l’ordre: Omar Soliman, chef du renseignement; Amre Moussa, secrétaire général de la Ligue arabe; Mohamed Tantawi, ministre de la Défense, et Rachid Mohamed Rachid, ministre du Commerce. Ils sont populaires. Tous sont encore en poste aujour­d’hui. Le plus en vue est Amre Moussa. Il dit à présent comprendre les «frustrations» des Egyptiens. Mais après ce qui s’est passé hier ces scénarios sont sans doute caducs.

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