Revue de presse

L’Elysée change ses assiettes de gala – et ça ne passe pas

La commande d’un nouveau service en porcelaine à l’Elysée est le dernier sujet qui fait jaser. Une dépense indécente ou un soutien normal à un art de vivre bien français: la presse met les pieds dans le plat

50 000 ou 500 000 euros? Le prix du nouveau service de table commandé à la Manufacture de Sèvres par la présidence française pour ses dîners d’Etat fait débat et suscite des milliers de commentaires souvent très énervés. Et c’est fou ce que cette histoire d’assiettes «bleu Elysée» révèle de la vie politique française, et d’un certain rapport au pouvoir.

C’est Le Canard enchaîné qui, mercredi, a sorti l’affaire. Comme l’avait révélé Le Journal du Dimanche trois jours plus tôt, la facture sera bien de 50 000 euros, pour les 30 artistes et designers qui auront planché sur la commande publique, destinée à donner une touche plus moderne aux dîners d’Etat. Mais au final, «la douloureuse devrait atteindre voire dépasser le demi-million d’euros au vu des tarifs courants affichés par la manufacture. Le coût réel des 1200 assiettes commandées sera bien supérieur», écrit le journal satirique. Un coût total en réalité difficile à calculer et qui sera réglé par le Ministère de la culture, via les quatre millions qu’il verse tous les ans au budget de la manufacture, et qui ne devraient théoriquement pas bouger: «L’Elysée ne sera pas facturé pour cette commande», confirme la directrice de la manufacture dans Le Figaro. Mais le coût de revient «d’environ 200 euros par assiette», selon Le Point, pourrait atteindre 400 à 500 euros par assiette selon les calculs du Canard, qu’il faudra probablement budgéter. A droite comme à gauche, politiques et simples citoyens s’engouffrent dans la brèche.

«Pognon de dingue, vaisselle de fou, tous à la gamelle», commente ironiquement le proche de l’ex-Front national Gilbert Collard.

«L’indécence de classe dans toute sa splendeur!» tweete aussi de son côté Olivier Besancenot, l’ex-candidat à la présidentielle du Nouveau Parti anticapitaliste.

Il faut dire que le hasard de l’actualité a mis les pieds dans le plat, si on ose dire. Ces montants sont révélés au moment même où, dans une vidéo soigneusement mise en scène pour montrer sa philosophie et ses méthodes de travail, Emmanuel Macron dénonce le coût et l’inefficacité du filet social français. Malaise.

«Mauvaise communication présidentielle. Quand on dénonce honteusement le prétendu «pognon de dingue» que coûtent les aides sociales, cette histoire de vaisselle va lui coûter cher. Paraphrasant Hollande, Macron doit se dire: «Mon ennemi, c’est la faïence», accuse le mélenchoniste Alexis Corbières. «La vaisselle à l’Elysée coûte un «pognon de dingue», renchérit aussi sa camarade de parti Clémentine Autain.

Le sujet déclenche des milliers de commentaires sur les réseaux. Faut-il faire table rase d’une certaine culture française? Certains regrettent le populisme et la démagogie de la polémique et rappellent que la Manufacture de Sèvres est un établissement public, qui est en difficulté alors qu’elle fait vivre des artistes et un savoir-faire exceptionnel.

«La manufacture a été créée sous Louis XV et développée sous l’impulsion de Mme de Pompadour, favorite du roi et mécène des arts français. L’idée était de soutenir la porcelaine française face à celle de Saxe et d’inciter l’aristocratie à s’équiper pour orner ses tables de réception. Le dernier service avait été commandé par le couple Sarkozy [un petit service], les Macron s’inscrivent dans la vieille tradition du mécénat public», rappelle Le Point.

Mais ces voix sont très minoritaires, presque inaudibles, tandis que de Valeurs actuelles à Sputnik, tout ce que la France compte comme souffleurs de braises s’est mis en route.

La presse étrangère s’est aussi intéressée au débat. Le Guardian a relaté l’affaire, notant le décalage entre l’appel à des dépenses raisonnables et cette commande coûteuse. «L’attirance du président français pour tout ce qui touche à l’or dans sa fonction n’est plus un secret pour ses concitoyens, écrit le New York Times – les décors de château, ses factures de maquillage, sa proximité avec les riches. Cette dernière affaire ne va pas arranger sa réputation de président des riches.»

Mais c’est en Suisse qu’on lit l’article le plus original sur la question. Le critique d’art Etienne Dumont explique dans Bilan à quel point cette commande est une bonne nouvelle, «parce que Sèvres vivote, ou plutôt crevote. Les prix se révèlent tout sauf concurrentiels, et pourtant la fabrique reste depuis toujours dans le rouge. Il lui faut des soutiens officiels.» Il revient précisément sur l’apport de la manufacture aux arts plastiques, sur le manque de commandes, sur un art à l’ancienne, entièrement manuel, qui implique une lenteur difficile à accepter aujourd’hui. «Louis XVI n’a jamais vu la totalité de son service commandé en 1783. Il avait été guillotiné en 1793.» Les Macron devraient recevoir le début de leur nouveau service dès la fin de cette année.

Publicité