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L’embargo, plaie de la presse?

Certains sujets ne peuvent être publiés avant la date et l’heure fixées par leur source. Une pratique contraignante, mais parfois nécessaire

Qu’ont en commun le dernier rapport du GIEC, l’étude de l’Université de Genève confirmant la date de naissance de Jeanne Calment ou encore le Mi Mix 3 de Xiaomi, un des premiers téléphones équipés de la 5G? Tous ont été transmis à notre rédaction «sous embargo». Ce terme, qui vient du verbe «embargar», «confisquer» en espagnol, désigne couramment une mesure destinée à empêcher la libre circulation de marchandises. Le même cas de figure s’opère avec l’information, détenue par des journalistes ou services sélectionnés, mais condamnée à attendre une heure précise pour être partagée.

Elles nous «black-listeraient»

«L’article est déjà écrit et corrigé, mais il y a un embargo sur ce document fixé à 17 heures», prévient ainsi ce mardi une journaliste lors de la conférence de rédaction. La rubrique Sciences s’est accoutumée à cette contrainte. «Certaines revues telles que Nature, Science ou Proceedings of the National Academy of Sciences ont beaucoup recours aux embargos et nous sommes obligés d’avoir accès à ces contenus, explique Pascaline Minet, cheffe de cette rubrique. Leurs publications payantes sont reconnues dans l’univers de la recherche. «Elles veulent garder la primeur sur leurs contenus et surveillent la manière dont ils sont relayés. Elles nous «black-listeraient» si nous rompions l’embargo», poursuit-elle. La pratique offre cependant certains avantages. «Cela nous donne du temps, plus ou moins long, pour décortiquer les données et préparer des interviews», précise Pascaline Minet.

Une stratégie similaire à celle déployée lors de la publication de rapports internationaux, comme celui du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) en août dernier, dont la levée était fixée un jeudi matin, à 10 heures. «Si certains embargos sont abusifs, celui-ci se justifiait dans ce cas précis, explicite la cheffe de la rubrique Sciences. Le rapport était encore en cours d’écriture et ses conclusions allaient être discutées avec des chefs d’Etat et de gouvernement. Il pouvait encore être modifié.»

Et d’ajouter: «Il y a une sorte d’inégalité selon le canal de diffusion. Un média TV, radio ou web peut diffuser l’information à l’heure H, ce que nous avons fait sur le site web du Temps, mais pour un journal papier, l’information ne sera relayée aux lecteurs que le lendemain.»

Une sorte de contrat

La rubrique Economie, autre secteur régulièrement confronté aux embargos, en distingue trois sortes. Il y a d’abord l’embargo boursier ou financier, qui doit être respecté pour des questions légales. «Si on publie en avance un article sous embargo sur une boîte qui s’apprête à vendre une division, c’est du délit d’initié», rappelle Valère Gogniat, chef de cette rubrique.

Puis les embargos «annonces», comme le lancement d’un nouveau produit sur le marché. «L’embargo permet à la société d’informer ses fournisseurs et salariés en premier», constate-t-il. Enfin, il y a ceux dits «coups de com», car «dans un monde de plus en plus connecté, les entreprises veulent qu’on parle d’elles au moment où elles en ont envie», résume-t-il. S’il est accepté, l’embargo est une sorte de contrat. «Mais il n’est effectif que si c’est l’interlocuteur qui vient vers nous, insiste Valère Gogniat. Il n’a pas lieu d’être si on met la main sur une information.»

L’embargo limite souvent la valeur de l’information, car le journaliste n’a accès qu’à des sources limitées. «Comme l’information n’existe pas encore, la conduite d’interviews auprès d’autres interlocuteurs demande un certain tact», reconnaît le chef de l’Economie. Des embargos existent aussi pour la publication de jugements, ou de discours; toutes les rubriques d’un journal peuvent aujourd’hui être concernées.

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