Nouvelles frontières

L’émergence d’un nouvel âge nucléaire

Asie, Proche-Orient, Europe, partout la doctrine nucléaire dans les stratégies militaires revient en force

Le nombre d’armes nucléaires dans le monde n’est pas en diminution mais en augmentation. Le recours à l’arme ultime dans les scénarios militaires n’est pas passé de mode mais au contraire revient en force. Pour le dire plus simplement, on assiste à une véritable «renaissance des armes nucléaires» dans les affaires internationales. Mais, contrairement à la période de la Guerre froide, les instruments de contrôle ne sont plus en adéquation avec l’évolution de ces armes et le dialogue entre puissances nucléaires est déficient sinon inexistant. Conclusion: «Le monde des armes nucléaires menace d’échapper à tout contrôle».

Ce constat est d’Oliver Thränert, directeur du Centre d’études pour la sécurité de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich qui présentait cette semaine une étude sur les tendances stratégiques pour l’année 2016. Ce type d’exercice – réalisé en partenariat avec le Centre pour la politique de sécurité de Genève (GCSP)- est par définition peu enclin à une lecture optimiste des affaires du monde. Mais les cinq pistes développées pour l’occasion augurent de lendemains pour le moins incertains. «2015 n’était pas une bonne année pour la paix et la stabilité internationale, écrivent les auteurs de l’étude. Et 2016 ne devrait pas être mieux.»

Triangle instable

Après s’être intéressée à l’impact du terrorisme international et à la cybersécurité l’an dernier, l’équipe d’Oliver Thränert insiste sur les risques liés à la vague migratoire et la montée des populismes; à la renationalisation des politiques de défenses en Europe; aux ambitions territoriales de la Chine; aux conflits nés d’une nouvelle donne énergétique; et enfin au grand retour du nucléaire. Ce dernier chapitre est le plus perturbant. Avec l’accord sur le programme iranien et l’engagement d’un président américain à limiter les armes nucléaires, on pouvait penser que le monde tournait peu à peu la page de l’arme de destruction la plus massive qui soit. Il n’en est rien.

C’est aujourd’hui d’abord en Asie qu’on assiste à une course aux armements: le triangle instable Chine-Inde-Pakistan pousse ces trois puissances nucléaires à augmenter leur nombre d’ogives, Pékin ayant par ailleurs le souci de rééquilibrer le rapport de force avec les Etats-Unis dans le Pacifique. A cela s’ajoute la Corée du Nord dont on estime qu’elle est en mesure de produire six à huit bombe au plutonium ces prochaines années.

Au Proche-orient, l’accord sur le nucléaire iranien n’a pas tout réglé. Téhéran est devenu une puissance du seuil, c’est-à-dire un pays sans armes nucléaires mais en mesure d’en construire une rapidement grâce à la maîtrise de la technologie et à la détention des matériaux nécessaires. Ce qui rend l’Arabie saoudite, la Turquie et l’Egypte toujours enclin à se hisser au même niveau, d’autant qu’Israël possède aussi l’arme nucléaire sans le déclarer.

Menaces russes

Mais c’est entre les deux principaux ennemis d’hier que la tension monte le plus aujourd’hui. Le nouveau traité START, entré en vigueur en 2011, a bien permis de limiter les armes nucléaires stratégiques américaines et russes (les deux pays possèdent encore 90% de l’arsenal nucléaire mondial). Mais il court jusqu’en 2021. Et entre-temps, leur relation s’est passablement dégradée. Depuis l’intervention russe en Ukraine et l’occupation de la Crimée, la confiance est en grande partie rompue entre Européens/Américains et Russes.

Les mensonges de Moscou (ou pour le dire plus diplomatiquement sa guerre asymétrique) amène à des calculs stratégiques de plus en plus aléatoires dans les états-majors. Quand la Russie affirme qu’il n’est pas question d’une intervention dans les pays Baltes pour «protéger» les minorités russophones – comme en Ukraine — peut-on s’y fier? Les manœuvres militaires russes, les provocations aériennes et l’évocation d’un recours à l’arme nucléaire en cas de conflit signifient quoi?

Au sein de l’Otan, explique Oliver Thränert, certains en sont venus à se convaincre que Moscou utiliserait la menace du recours à des armes nucléaires tactiques pour dissuader l’Alliance d’intervenir suite à une invasion des Etats Baltes. Une analyse qui pousserait à repenser la doctrine nucléaire en Europe, on devine dans quel sens. Il est urgent de restaurer le dialogue pour éviter les faux calculs. La réunion, cette semaine à Bruxelles, d’un Conseil Otan-Russie à Bruxelles était un pas dans la bonne direction.

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