Si nous disons «pictogramme utilisé dans les messages électroniques et les pages web japonaises qui s’est ensuite répandu dans le monde entier depuis sa naissance en 1997», les esprits numériquement avisés répondront immédiatement, et pas qu’à moitié-moitié: «émoji». L’occasion de vous souhaiter, en ce vendredi douloureusement marqué par le Brexit enfin arrivé à son acmé et l’urgence déclarée à propos du coronavirus de Wuhan: «En Guete, bon appétit et buon appetito!» Car c’est bien ainsi que s’est aussi exclamé, dans 20 Minuten, Mark Davis, président du Consortium Unicode, chapeauté par les géants de la technologie comme Adobe, Apple, Facebook, Google, Huawei, Microsoft ou encore Netflix:

Mais quelle mouche l’a-t-elle donc piqué? Revenons un peu en arrière pour faire les brasses du combattant (en huit) dans le caquelon qui vient d’accéder au panthéon de la pensée simplifiée. Il y a trois ans, les confrères alémaniques de 20 minutes «avaient fait une demande de validation» pour voir un tout nouvel émoji se pavaner sur les écrans de nos smartphones: l’émoji fondue! Eh bien, c’est fait, on peut passer au kirsch pousse-café: le quotidien gratuit romand nous apprend que la tournante 4.0 a officiellement été retenue cette semaine dans la liste des 117 nouvelles émoticônes «à paraître dans la prochaine collection» du susdit consortium:

«La procédure n’a pas été de tout repos» pour Stefan Wehrle et Tobias Bolzern, de 20 Minuten. Il a en effet «fallu faire preuve de patience et faire évoluer le graphisme de l’émoji. Il s’agissait aussi d’argumenter et de dire pourquoi la fondue méritait sa place dans cette forme de dictionnaire du langage numérique à vocation universelle. Il s’est notamment avéré que le mot «fondue» était plus fréquemment recherché en ligne à Noël que le hamburger.» La preuve? Ce «Chillin' by the fire while we eating fondue», parlé-chanté par Justin Bieber en 2012 dès la première strophe de Boyfriend:

Wehrle et Bolzern, à en croire le buzz d’enfer qu’ils ont déclenché ce jeudi après cet époustouflant succès, notamment sur Twitter, sont ainsi devenus de vrai héros nationaux au pays de Tell, touillant fièrement de leur spatule de bois le divin mets et «rappelant la présence de la fondue dans la bande dessinée Astérix chez les Helvètes». Prouvant donc par là même à nos fieffés voisins savoyards que ce sont bien nous, les Suisses, qui sommes propriétaires de la recette. Mais ils ont le culot d’insister:

«Nous ne savons pas quel argument a été le plus décisif chez les gardiens des émojis aux Etats-Unis. Ce qui est certain, c’est qu’ils sont probablement eux-mêmes des amateurs de fromage», relève le duo alémanique. Mais ne cherchez pas encore le petit caquelon rouge à croix blanche dans le prolongement de votre main, il faudra patienter «jusqu’à cet automne» pour le trouver. «Le temps pour Google, Apple et les autres fabricants concernés de l’intégrer dans leur langage informatique.» Va-t-on survivre à cette longue attente après avoir dégainé l’émoji larmes quand on a appris, rappelait Le Monde l’an dernier, qu’on n’aura jamais d’émoticône raclette?

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Pour les utilisateurs d’iOS, ces nouveaux émojis devraient être intégrés à la prochaine mise à jour d’Apple. Pour ceux utilisant un téléphone sous Android, la version Emoji 13.0 est attendue avec Android 11, prévu cet automne. Mais d’ores et déjà, outre le plat national helvétique, parmi les nouveautés 2020, on remarque un drapeau et un symbole transgenre, des doigts pincés à l’italienne où l’on entendrait presque un «Hai capito?» ou un homme et une femme en train de donner le biberon. #MeToo est passé par là, avec un poil de cette bien-pensance numérisée qui accompagne toujours les philosophes en culottes courtes du XXIe siècle.

«Alors que l’année dernière a été marquée par des ajouts de symboles plutôt neutres et orientés sur l’accessibilité, dit le BlogDuModerateur.com, «force est de constater que les nouveaux émojis tentent de s’adapter à l’ère du temps et à l’évolution des mentalités, entre LGBTQ et inclusion». «Cette nouvelle série de pictogrammes censés représenter nos émotions complète les 3178 émojis déjà présents sur les smartphones et les réseaux sociaux», ajoute la RTS. «On y trouve par exemple des personnages masculins et féminins en costume», non genrés. Et pour ceux qui savent comment ne pas lâcher leur bout de pain et finir au lac avec des poids aux pieds, cette fondue, donc, qui met quasi en transe le directeur de Présence Suisse, Nicolas Bideau (parmi d’autres):

Dans cet océan d’allégresse digitale, l’ami Darius Rochebin vient pourtant mettre une goutte d’amertume en nous rappelant que l’émoji, c’est aussi un «aplatissement de la pensée», une «régression culturelle» et «un effondrement du signe». Il ne veut pas faire «le rabat-joie» mais semble ne pas vouloir se rallier automatiquement à cette «façon puérile de communiquer», selon l’essayiste français Gaspard Koenig, qui a tout récemment publié un texte au vitriol à ce sujet dans Les Echos:

Et de fustiger cette tendance au nivellement par le bas: «On peut être technophile, apprécier la connexion des esprits et la rapidité des échanges, tout en conservant l’exigence des mots. Une réponse pointue ou piquante demande certes davantage d’effort cognitif qu’un smiley.» S’il savait ça, Michel Foucault, auteur de Les Mots et les Choses, s’en retournerait dans sa tombe!

En attendant, la fondue, on le sait, crée la bonne humeur. Son émoji devrait réchauffer les conversations dès cet an de grâce 2020 où la maïzena et une pointe de bicarbonate de soude continueront à donner du corps à cette recette désormais «quatre-point-zéroïsée» à base de fromage. Qui remonte tout de même à l’Antiquité, puisque l’aède Homère, dans l’Iliade, décrit un mets composé de fromage de chèvre râpé puis fondu, mêlé de vin et de farine blanche.


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