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DEBAT

L'Empire, entre ombre et lumière

Témoin de l'histoire du colonialisme, Charles-Henri Favrod propose un voyage en photos à travers les colonies. Point de vues.

«Y'a bon Banania!» Visage d'ébène et sourire d'ivoire sur fond d'exotisme colonial: le tirailleur sénégalais affichant le même enthousiasme à vanter la célèbre boisson chocolatée qu'à fournir sa chair aux canons de Verdun et du Chemin des Dames. Si l'histoire du colonialisme était idyllique et sa mémoire unilatérale, elle pourrait se résumer à cette allégorie, celle du «bon nègre», heureux de servir en toutes circonstances la patrie.

Face à une réalité bien moins caricaturale, Charles-Henri Favrod a voulu témoigner d'un phénomène complexe – la colonisation – au-delà du clivage manichéen entre mission civilisatrice de l'Europe et violence de la domination coloniale. Fin connaisseur de l'histoire du colonialisme, passionné de photographie et d'exotisme, il vient de publier un ouvrage de photos*, un voyage sépia au milieu de souvenirs d'empires, à l'heure de la controverse.

La colonisation est devenue un enjeu de mémoire. Le débat se cristallise actuellement en France, depuis la loi contestée du 23 février dernier qui incite les auteurs des livres scolaires à reconnaître «le rôle positif de la présence française outre-mer».

Charles-Henri Favrod a arpenté les différents empires. Journaliste, il a été le témoin privilégié de la décolonisation française. Pendant deux ans, il était le correspondant en Indochine de la Gazette de Lausanne . Plus tard, il sera l'un des intermédiaires entre la France et le FLN algérien à l'aube des accords d'Evian qui mettront fin à la guerre d'Algérie.

Il a voulu livrer ses réflexions sur l'Afrique et l'Asie coloniales: «En ravivant mes souvenirs, je me suis dit que je devais probablement les aviver chez d'autres, car beaucoup de gens ont une vision confuse de cette période.» Pour cet historien de la photo - il fonde en 1985 à Lausanne le prestigieux Musée suisse de la photographie, qu'il dirigera jusqu'en 1995 - rien de tel que l'image pour suggérer.

Charles-Henri Favrod a connu les grands noms de la photo coloniale: David «Chim» Seymour, tué en 1956 à Suez; George Rodger, l'idéaliste de l'Afrique. Tous deux des fondateurs de l'agence Magnum. Il a aussi utilisé pour son livre les épreuves du photographe suisse Jean Geiser, révélatrices des multiples facettes du monde colonial en Afrique du Nord.

«Ceux qui m'associent à une idée parfaite de la photographie dans sa définition et sa qualité seront surpris. J'ai mélangé dans ce livre des photos de grande qualité à des images documentaires: cartes postales, gravures, satires, publicités, affiches… Ce sont précisément ces documents qui m'ont permis de remonter les années, de connaître les colonies du XIXe siècle.»

Les photos réunies sont autant de témoignages vivants, utiles pour aider à comprendre le colonialisme, l'époque où «l'Europe se chargeait désormais du poids du monde, l'aggravant encore puisqu'elle en bouleversait le vieil équilibre».

Le message? «Dans les textes je parle de cette période en en disant parfois du bien. Mais pour moi, les images sont surtout critiques, voire provocantes. Au moment où on célèbre la colonisation, je trouve intéressant de montrer la réalité du colonialisme.»

L'album abonde d'images exotiques. En Asie: celles «des ventilateurs, des cheveux laqués, des voiles de jonque, […] des temples enfouis, des vols triangulaires d'oies sauvages». En Afrique: celles d'une «bouteille de pastis, visages suants de gendarmes ou d'adjudants de la Coloniale, des femmes grasses et vulgaires, un pavillon de gramophone». Bordels exotiques et fumeries d'opium.

Mais au-delà de l'image d'Epinal issue de l'imaginaire occidental, Le temps des colonies montre bien la réalité des empires coloniaux. Car «les photographies ne sont plus des récits, mais bien des faits doués d'une brutalité concluante», selon la formule d'Auguste Salzmann reprise dans la préface.

La brutalité, perceptible presque à chaque page, prend un relief singulier. Elle exprime toute la violence de la colonisation, parfois sous-jacente: «Je me souviens d'un Suisse qui dirigeait un hôtel à Nairobi. Ayant décidé de doter les boys qui servaient en lévite blanche de pantoufles de gymnastique, il avait été boycotté. Pour la colonie britannique, chausser les noirs équivalait à leur donner une conscience politique.»

La violence coloniale s'est manifestée partout. Au Congo belge, où les exactions ont été monstrueuses. Mais l'empire belge est intéressant à plus d'un titre. Il est certes un modèle de tyrannie et de désastre, mais aussi un modèle d'organisation. Les chefs européens ont été plus que des percepteurs. «Ils ont fourni l'assistance technique avant la lettre. Ils ont permis d'équiper des pays gigantesques, même si le développement du rail et des routes était conditionné par les intérêts exclusifs du colonisateur.» L'histoire du colonialisme débute au moment où les compagnies de commerce ne parviennent plus à tenir les régions où elles s'enrichissent.

L'histoire de la colonisation regorge d'exemples d'altruisme; à l'image de Pierre Savorgnan de Brazza, le missionnaire laïque au physique christique. «De grandes choses ont été réalisées, notamment grâce à des dévouements individuels incontestables; il faut le rappeler, et ne pas seulement insister sur la férocité du colonialisme. A l'inverse, si on fait l'histoire de la colonisation, il faut aussi faire l'histoire de son revers. C'est un peu pour ça que j'ai fait ce livre.»

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© Gabioud Simon (gam)