Editorial

L’empire du réel sur les scènes de théâtre

Au Festival de La Bâtie à Genève comme au festival d’Avignon cet été, des créateurs projettent sur les planches des corps non aguerris, détournés de leur quotidien, histoire de faire sauter les gonds du théâtre

Un coup de torchon et un symbole. Le festival La Bâtie s’achève à Genève ce week-end, mais déjà on sait qu’on n’oubliera pas Corinne Dadat. Sur scène, cette femme de ménage, qui a 35 ans de métier, livre un peu de son histoire, de ses joies et de ses douleurs. Cela pourrait tourner au reality show, au quart d’heure de voyeurisme: ce nanti de spectateur saurait enfin ce qu’il y a dans le cerveau d’une ouvrière de l’ombre. C’est tout le contraire. L’auteur du spectacle, le Français Mohamed El Khatib, a imaginé un dispositif qui permet une intrusion drôle et ambiguë, c’est-à-dire complexe, dans un monde que la plupart d’entre nous méconnaissent.

Moi, Corinne Dadat a valeur de symptôme. Shakespeare, Tchekhov, Michel Vinaver ne sont certes pas passés à la trappe. Les comédiens auront toujours des soirées de feu devant eux. Mais une génération de créateurs a décidé de faire entrer en scène des corps non aguerris, fragiles, voire blessés, arrachés à leur quotidien, des amateurs éclairants en somme. Significativement, ces artistes se définissent non comme metteurs en scène, mais comme «reporters engagés» ou «sociologues-poètes». Hasard? Dans cette tribu qui revendique le droit aux mains sales brillent le Lausannois Massimo Furlan, le Bernois Milo Rau, le Soleurois Stefan Kaegi, autant de figures dans leur domaine, en Suisse et dans le monde.

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Ce théâtre documentaire est celui des gens, il pourrait nous convier, vous ou moi, à nous raconter, à condition de trouver la forme, le cadre, la tension poétique. Par ses sujets – l’accueil des réfugiés, la possibilité d’une réconciliation après une guerre civile – , ses questions, il aspire à rencontrer des publics qui ont pu penser que cet art-là ne leur était pas destiné. Il ne se drape dans aucune vérité révélée, mais il veut éclairer, quitte à trembler.

Alors que les images du réel déferlent dans une grande vague hypnotique, Mohamed El Khatib et ses pairs misent sur le temps long d’une représentation pour permettre au spectateur d’interroger ce qu’il vit et voit, de réfléchir au dispositif à l’œuvre, d’élaborer un sens qui lui appartient. Dans ces spectacles, il ne s’agit pas de récits de vie, au sens littéral, mais d’une composition, d’un jeu avec la vie. Comme pour suggérer que les théâtres sont ces lieux rares où on peut construire sa pensée, c’est-à-dire sa liberté.

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