La religiosité populaire prolifère; dans les campagnes, des temples sortent de terre. Les protestants y connaissent leur plus forte poussée en Asie. La Chine est aujourd’hui une énorme marmite où toutes sortes de spiritualités et de religiosités sont devenues possibles: traditionnelles, modernes et postmodernes, anciennes et inventées, indigènes ou importées. N’en seront étonnés que ceux qui auront pris le récit laïcisant du régime communiste pour argent comptant.

En réalité, sur ce sujet, la doxa marxiste a disparu sous une multitude d’ajustements et de compromis historiques, d’une manière sans doute comparable à ce qu’on observe dans le domaine économique. Le passionnant travail de l’historien Vincent Goossaert et de l’anthropologue David A. Palmer nous évite néanmoins tout contresens sur le regain religieux actuel.

Il ne s’agit en rien d’un retour à l’ordre traditionnel de la Chine ancestrale qui viendrait effacer le projet de sécularisation porté par le Parti communiste comme on ferme une parenthèse. Non seulement le projet séculariste fut bien antérieur à l’arrivée au pouvoir en 1949 des communistes, mais surtout un grand nombre de ces «chapelles» aujourd’hui actives sont des produits de l’histoire chinoise récente.

Modernité radicale avant 49

Il faut, pour comprendre cela, revenir un siècle en arrière. La Chine, alors en pleine crise idéologique, entreprend de se transformer en un Etat moderne, à même de trouver sa place dans le concert des nations. Avant même l’instauration de première République (1912-1949), la saisie des biens religieux, «premier assaut radical contre la religion chinoise au nom de la modernité», inaugure une ère de mutations majeures. Sous l’influence du «modèle chrétien-laïc», adopté par l’intelligentsia chinoise, les «religions» doivent dorénavant s’organiser pour être reconnues et protégées par l’Etat.

Ce qui revient, pour les traditions chinoises, soit à se réinventer en s’unifiant, sur le modèle du christianisme, soit à se trouver une place au sein des domaines séculiers que sont la science, la médecine ou la philosophie, comme y parvinrent la médecine chinoise ou les arts martiaux. Dès lors, le grand partage qui s’opère entre sphère religieuse et sphère laïque, religion et superstition, laisse dans l’illégalité, ou l’hétérodoxie, toutes sortes de coutumes ou philosophies ancestrales.

Aujourd’hui le dynamisme des religions «officielles» (boud­dhis­me, islam, taoïsme, protestantisme, catholicisme) ainsi que celui des sectes ou mouvements spirituels en tout genre pousseront-ils le régime sur la voie de totale liberté religieuse? Les autorités perdraient alors leur capacité d’éradiquer à tout moment un groupe dangereux à leurs yeux, comme elles l’ont fait avec le Falungong au début des années 2000. Les auteurs parient plutôt sur l’extension de la «zone grise», entre reconnaissance et interdiction, contrôle et autonomie.

Alors que la plupart des observateurs n’ont d’yeux que pour le destin du Tibet, cet ouvrage extrêmement riche offre une vue d’ensemble des relations qu’ont tissées les régimes chinois successifs avec le domaine spirituel, le contrôlant mais aussi s’en inspirant.

Il nous alerte sur une dimension souvent oubliée de cet immense pays. Car si «le monde chinois n’est pas resté indifférent à la résurgence à l’échelle mondiale de la religion et à son impact sur la vie sociale et politique», inversement le monde ne peut pas rester indifférent à ce grand pays capable de reconfigurer le paysage religieux à l’échelle de la planète.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.