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L’emprise de Google et consorts sur nos vies, pire que «1984»!

Depuis que nous avons confié notre vie sociale aux géants du Net, nous sommes devenus leurs esclaves, affirme Solange Ghernaouti, directrice du Swiss Cybersecurity Advisory & Research Group. Un cri d’alarme contre ces firmes qui dominent le monde numérique et qui bientôt domineront le monde tout court

L’emprise de Google et consorts sur nos vies, pire que «1984»!

Exister numériquement, construire son identité numérique, être visible, voilà des pratiques désormais courantes pour un grand nombre d’internautes. Certains sont devenus accros à la mise en scène de leur vie, cela de manière quasi permanente et instantanée, notamment via des plateformes de socialisation. En français, le terme «socialisation» veut dire développer des relations sociales, s’adapter, s’intégrer à la vie sociale. En anglais, il signifie agir de manière acceptable en société.

Etre actif sur un réseau social permet d’interagir avec d’autres acteurs dans un théâtre mondialisé et de développer des relations qui peuvent éventuellement se prolonger dans la vie réelle, là où les personnes existent en chair et en os, et non via un codage informatique.

Etre seul derrière son écran et potentiellement en relation avec la terre entière, n’est-ce pas en train de devenir la norme au sein du «village global» qu’est devenu notre environnement interconnecté? Et de là, ne sommes-nous pas en train d’abandonner la construction de notre vie sociale à certains acteurs hégémoniques du Net? Ces derniers ont compris, et avant tout le monde, les potentialités économiques qu’ils pouvaient tirer de cette nouvelle manne que sont les données personnelles. Dès lors, comment ne pas associer à la notion de vie sociale une stratégie économique des acteurs du Net, dont la finalité est d’accroître leur empire économique?

Les alchimistes du XXIe siècle, Google, Facebook, Amazon, Apple et Microsoft, savent transformer des électrons en or. Devenus les nouveaux esclaves du cyberespace, les internautes travaillent pour eux en échange d’une illusion de gratuité, de connectivité, d’espace de stockage, d’algorithmes de traitement, de recherche ou de mise en relation pour ne citer que cela. Souhaitons-nous vraiment laisser à des acteurs commerciaux, qui ont su construire de véritables empires capitalistes, le soin de définir nos valeurs du bien vivre en société? Sont-ce eux les nouveaux bâtisseurs de civilisation alors qu’ils se livrent une lutte commerciale effrénée pour capter le plus de clients connectés et le plus de données?

La conquête de nouveaux territoires numériques passe par la maîtrise des accès aux services et des informations que nous leur livrons de plein gré et celles qui sont collectées, agrégées et traitées à notre insu. Des algorithmes exploitent sans répit tous les contenus électroniques qui finissent par emprisonner l’internaute dans un profil déterminé en fonction de ses pratiques. Le Web porte bien son nom, c’est une véritable toile d’araignée. Une fois pris dans ses rets, l’internaute ne peut qu’y rester, dépendant qu’il est des conditions d’utilisation des fournisseurs de services qui peuvent de manière unilatérale imposer leurs règles, leurs lois, leurs normes.

Nous devenons ce que les géants du Net voient de nous, ou plutôt exploitent de nous en commercialisant nos caractéristiques et ce que leurs algorithmes ont retenu de l’usage que nous faisons de leurs services, à des tiers, entités commerciales et gouvernementales. Nous avons troqué un peu de nous-mêmes, de notre existence, de notre liberté, de notre intimité et cela de manière définitive, contre une illusion de gratuité de services électroniques. Nous nous laissons enfermer dans des systèmes et applicatifs, pour de nouvelles pratiques numériques, souvent aliénantes, dont une poignée d’acteurs du capitalisme numérique profitent.

De surcroît, nous sommes en train de contribuer à faire exploser notre planète par une colossale consommation numérique, qui nécessite une consommation énergétique gigantesque, engendrant des déchets informatiques que nous ne savons pas traiter. Nous créons un risque écologique majeur pour avoir le privilège d’exister numériquement, pour tout dire, tout montrer, tout voir, tout commenter. En fait nous alimentons en Big Data, les fermes de serveurs situées dans le nuage informatique (Cloud). Quels que soient sa localisation et son appareil, l’internaute peut accéder à son environnement numérique qu’il ne possède pas. Ses données ne sont plus à lui, elles appartiennent à son fournisseur de services, la musique qu’il a éventuellement achetée ne lui appartient pas, puisqu’il a payé un droit d’usage, pas de possession. Il a accepté une clause, une licence d’utilisation, pas un contrat de vente. En revanche, les fermes de serveurs constituent les nouvelles mines d’or des fournisseurs qui possèdent des données qu’ils exploitent et commercialisent et qui leur permettent d’offrir des services personnalisés et donc de fidéliser et de retenir captifs les usagers.

Il y a effectivement transfert de services et de valeurs: certains sont plus riches de données, de dollars, d’autres de bruit numérique ou d’informations, mais, globalement, la planète s’est appauvrie et l’énergie consommée pour soutenir nos pratiques numériques se fait au détriment de tous. S’il existe bien un sujet tabou auquel il est difficile de trouver une réponse sur Internet, c’est bien celui lié aux fermes de serveurs des géants du Net et à leur consommation énergétique…

To be on Cloud nine («être sur le neuvième nuage», équivalent du «septième ciel»), se sentir sur le toit du monde, c’est sans doute ce que doivent ressentir les fournisseurs de services du Cloud: leur pouvoir technologique, économique et politique est tel qu’ils dominent le monde numérique et sont en passe de devenir les nouveaux maîtres du monde.

Professeure, directrice du Swiss Cybersecurity Advisory & Research Group (www.scarg.org) – Université de Lausanne

Nous avons troqué notre liberté, notre intimité et cela de manière définitive, contre une illusion de gratuité

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