Par ces temps de folie guerrière et de panique médiatique, il est essentiel de traiter du rapport à la parole, en ne sous-estimant pas les passions qui troublent les esprits.

Le psychanalyste est bien placé pour parler de sa pratique à l’encontre des jugements religieux et politiques, et cela sans céder sur sa difficulté: frayer la voie à l’éthique du bien dire. Au regard de la brûlante actualité, il ne peut que s’interroger en fonction de ce qu’il entend de tel ou tel chroniqueur.

La cure par la parole est la cure psychanalytique. Talking cure, disait du procédé une patiente de Freud. «Là où c’était l’insu, l’indéfini, source des projections laïques ou divines, «Je» dois advenir». Tel est le viatique de la cure. Passer de l’impersonnel au personnel, d’une parole aliénée à une parole subjective, c’est son dessein, en rien simple face aux résistances du refoulement et autres rationalisations.

La connaissance de l’inconscient est éthique. Elle est l’affaire de tous les hommes, parce qu’elle dévoile l’hypocrisie contraire à l’amour de la vérité. Ce n’est pas Dieu qui forge la parole vraie, mais le désir qui dessine la singularité de l’individu (cf. Spinoza).

Être parlé par du discours religieux ou politique n’est jamais parler en son âme et conscience; encore moins être capable de dire «Je». Déjà Socrate, le païen qui écoutait son daïmon, voyait juste. Être parlé par une information ou une propagande, être séduit par elle, en ignorant la machine qui la fabrique, qu’est-ce d’autre, si ce n’est s’abandonner en proie à la superstition ou à la tyrannie. Combien d’individus n’y succombent-ils pas?

Le langage des choses et des images n’est pas le langage des mots vides de sens, me disait un ami psychanalyste qui se méfiait de la schizophrénie verbale, si présente dans les guerres actuelles. L’essentiel, ajoutait-il, c’est de ne pas être mené en bateau par la scélératesse des fossoyeurs de l’intelligence du cœur. Il n’y a que les innocents que l’on conduit à l’abattoir. Filmant les horreurs sadomasochistes de la République de Salo, Pasolini en était conscient. Les scènes, propres aux infamies planétaires, jour après jour relatées, ne sont pas en reste. Elles terrifient le monde parce qu’elles peuvent mener au pire.

Maintes politiques, de droite ou de gauche, sont pernicieuses. Maintes opinions religieuses sont crétinisantes. Sûres de leur superbe, elles choisissent l’aveuglement de l’ignorance. Elles récusent la diversité en invoquant leur souveraineté. Elles participent de la fureur qui condamne la liberté de l’esprit.

A contrario, sur la singularité de l’intime, souvent infernal, se penche la fouille psychanalytique, si tant est qu’elle ambitionne de défendre sa visée: déchiffrer le sens des symptômes, individuels et collectifs, péjorés par l’opérationnel déshumanisant. Délier une parole bâillonnée, c’est le moindre des soucis des fous des luttes sanguinaires et des supermans de la robotisation déculturée.

La parole est la vitamine de l’intelligence ou de la bêtise selon l’usage qui en est fait, selon le rapport qu’elle entretient avec notre désir inconscient. Elle ouvre les portes de l’émancipation ou les ferme sous l’emprise du refoulement. La cure l’atteste en affrontant les apories de l’autocensure et les abîmes de la division subjective.

S’agissant de l’interprétation des rêves autant que des symptômes psychonévrotiques, Freud fait une distinction. Non seulement l’homme se ment à lui-même et ment à autrui consciemment, mais encore il ment et se ment involontairement au motif de ses résistances. Il éprouve des réticences à dévoiler sa fatalité tragique, parce qu’il craint le qu’en-dira-t-on. Banalisée, cette crainte est régressive et avilissante autant que l’indifférence criminelle face aux drames.

Au vu de cet état, plus d’un psychanalyste s’inquiète de la montée en puissance d’une situation fascisante, dès lors qu’hommes et femmes se conduisent comme des automates au service d’une démonerie affective et intellectuelle.

La question de fond, c’est celle d’un fait inquiétant: la majorité des humains sont parlés par une parole étrangère bien plus qu’ils ne parlent en leur nom, fuyant toute connaissance d’eux-mêmes. Comment donc? Si ce n’est à cause d’un discours totalitaire, surmoïque dirai-je, qu’ils répètent sous l’emprise d’une suggestion hypnotique. Souvenons-nous des foules excitées, séduites et fanatisées par Hitler.

A raison, Lacan distingue la parole vide de l’éveil de la parole pleine que le psychanalyste se doit de favoriser et d’entendre afin qu’advienne une conscience éclairée. Se risquer dans l’énoncé d’une parole pleine, c’est l’acte d’une subversion requis par l’éthique psychanalytique: celle qui défend la recherche de la vérité. Tous les assassins qui tuent leurs prochains en sont loin. Gandhi, l’apôtre de la non-violence en fut conscient. Michel-Ange arguait que nul bien ne peut naître d’une entreprise meurtrière.

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