Discréditée par le discours cognitivo-comportementaliste et la biologie des neurosciences arrimées à l’industrie pharmaceutique, la psychanalyse ne doit pas se taire. Affirmer le sens de sa découverte est la condition de sa survie face à l’empire de la bio-techno-science qui conteste l’existence d’actes psychiques inconscients.

«Ce qu’un homme redoute le plus, déclare l’écrivain Henry Miller, c’est d’être mis devant la manifestation en mots et en actes de ce qu’il a refusé de vivre, de ce qu’il a étranglé ou refoulé en son inconscient.» Rien de plus juste au plan analytique.

L’inconscient, surtout le refoulé, a d’ordinaire peu droit de cité. Une censure morale le maintient sous contrôle. Fort heureusement, l’amour, la danse, la musique et les arts ouvrent incidemment nombre de portes closes de notre psyché, rendant possible une certaine levée du refoulement.

Nous devons avoir conscience d’un fait majeur. Le retour du refoulé, qu’il soit sexuel ou agressif, n’a de cesse de revendiquer dans nos symptômes. Nos rêves, nos oublis, nos lapsus et actes manqués le prouvent.

Qui ne le sait? Notre monde passe d’une violence à l’autre, d’un conflit à l’autre, d’une guerre à l’autre, de la même façon que le névrosé souffre d’une contrainte avilissante ou que le psychotique délire. Que la névrose soit la première des religions personnelles ou que l’hubris des masses soit une psychose collective importe peu à ceux qui récusent la psychanalyse.

Exigence performatrice, société consumériste, école de singes savants, surveillance obsessionnelle, travail abrutissant, injection télévisuelle, mise au pas et robotisation ne sont jamais œuvres bénéfiques. Ils abêtissent l’humaine créature, à commencer par l’enfant. Celle-ci a beau protester, peu de personnes s’inquiètent et sont prêtes à l’entendre, étant plutôt capturées par un univers plus tyrannique que sensé, où le temps de découvrir et d’aimer est malmené.

Nonobstant cet état alarmant, un «enfant encore vivant», au sens où Freud le découvre dans L’Interprétation des rêves, survit envers et contre tout. Il est la source de notre sensibilité, de nos affects et de notre raison, et résiste tant bien que mal aux assauts de l’extérieur, – caractéristiques qui font dire à Rousseau dans ses Confessions: «Je sentis avant de penser, c’est le sort commun de l’humanité» ou à Léonard de Vinci dans ses Carnets: «Toutes nos connaissances viennent du sentiment.»

Parce qu’il est l’humus du sentir et du sentiment, cet enfant est le meilleur des maîtres de la psyché. Telle l’âme des anciens philosophes, platoniciens ou plotiniens, il subsiste malgré le fardeau quotidien. Fût-il opprimé, il demeure enclin à aimer ou à haïr. Quand bien même fut-il blessé, il est prêt à revivre et jouer. Mieux: il conteste notre obsolescence, celle de l’adulte que nous ne sommes que trop.

Sous le masque des conventions, il agit en catimini. Au-delà des musellements, il orchestre la langue des langues, à commencer par celle de nos rêves. Il parle l’idiome originel, l’essence de l’homme chère à Spinoza. Il nous ramène au royaume de l’intime: celui que l’exil de notre civilisation robotique, fondée sur l’idée de progrès matérialiste, dédaigne et ressent inquiétant. Il nous transporte sur le lieu même auprès duquel la cure analytique convoque: celui de la vie du désir et d’elle seule – lieu psychique où l’existence se joue non avec des personnages d’apparat et leurs mensonges, mais avec les fibres de l’être corporel fait d’amour et de désamour.

Archétype de nos origines enfouies, ce vivant de l’enfant, Freud n’eut de cesse de le découvrir dans l’ouvrage à nos yeux le plus révolutionnaire du XXe siècle: sa Science des rêves, – œuvre capitale sans laquelle la doctrine psychanalytique, cure et théorie, n’est ni imaginable ni conceptualisable. Centre et noyau de l’alphabétisation de l’âme inconsciente, dont la conscience n’est qu’une qualité complémentaire, cet Enfant majuscule représente l’être de la science de soi qui ébranle les certitudes positivistes des sciences dures.

De la naissance à la mort, son existence, en rien nirvanique, se heurte à la censure endogène, et ses rêves expriment la présence d’ombres qui aspirent à une vie nouvelle, comme celles de L’Odyssée d’Homère. Du début à la fin, sa lutte oppose la puissance qui interdit le désir à la puissance qui l’affirme. Cela, l’interprétation des rêves l’atteste en chacun de ses développements. Cela, nous le savons tous sans le savoir, mais nous ne nous soucions pas de le déchiffrer aussi loin que puisse conduire notre prise de conscience affective et intellectuelle.

Cette donne, trop méconnue, c’est en un mot la clé de la découverte freudienne. Elle est significative autant des symptômes névrotiques, psychotiques, individuels et collectifs, que des mythes et des manifestations artistiques de notre civilisation, – une civilisation, il nous faut le dire, menacée par les encenseurs d’une modernisation qui, au nom du «progrès», vise à éliminer le sens originel de l’individu.

Mario Cifali est psychanalyste à Genève.

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