A Montreux, il y avait une vitrine de Noël dans laquelle tournait «un train électrique incroyable, avec de la fumée». Soixante ans plus tard, les yeux de Claude Nobs brillaient encore quand il évoquait le merveilleux jouet que ses parents n’avaient pas les moyens de lui offrir. Mais il a eu beaucoup mieux qu’un train électrique: un festival de jazz, une fabuleuse machine soufflant les décibels et la joie.

La Riviera lémanique, la Suisse romande ont une dette énorme envers Claude Nobs. Sans lui, elles se morfondraient dans le provincialisme. Il y a cinquante ans, la principale attraction touristique de Montreux, c’était la Fête des narcisses… Aujourd’hui, Miles Davis et B. B. King ont leur buste de bronze sur les quais, Freddie Mercury toise l’horizon. Le visionnaire a ouvert sa ville natale à l’autre, l’a ranimée économiquement, l’a inscrite dans une mythologie excitante. Il a transformé la station pour retraités britanniques en capitale de la musique. Il a donné à ses concitoyens des moments de pur émerveillement.

Rien ne prédestinait le fils du pâtissier de Territet à introduire la note bleue dans l’azur des Préalpes. Mais la passion, et une obstination inébranlable, déplace les montagnes. Claude Nobs n’a jamais dévié de sa devise: «Nothing is impossible.» Contre les adultes raisonnables, les comptables, la bourgeoisie montreusienne qui abominait la musique électrique, l’enfant visionnaire a bataillé sans répit et pleinement réussi sa révolution culturelle. Profondément attaché à sa région, ce citoyen du monde a su réaliser l’accord parfait entre des valeurs aussi disparates que le blues du Delta et la fondue moitié-moitié. Il a donné à la musique noire une visibilité inédite et amené la Suisse sur la scène du monde.

L’aura universelle du Montreux Jazz Festival aurait été moindre sans la générosité de son directeur. Il ne supportait pas l’idée qu’un musicien puisse avoir faim. A la manière des grands seigneurs, sa table était ouverte à tous, on y côtoyait les plus grands artistes.

Par-delà son génie singulier, un Claude Nobs aurait-il aujourd’hui la possibilité de concrétiser son rêve? Quand il a débuté, une poignée de main tenait lieu de contrat. Il s’est attiré l’amitié de Miles Davis en lui offrant sa chemise. Ce grain de folie a toujours sous-tendu le festival. La manifestation va survivre à son créateur. Mais quelles que soient ses réussites futures, elle a indéniablement perdu son âme avec la disparition de Funky Claude.