Il existe peu de documents sur les efforts de la Suisse pour résoudre le problème du nucléaire iranien. Deux articles récents du magazine Domaine public relancent les discussions à ce sujet. L’un, de Federico Franchini, impute à la politique suisse des motifs avant tout économiques, soit la protection du secteur des matières premières. Remettant l’église au milieu du village, Bruno Pellaud a rappelé que la diplomatie suisse agissait dans le domaine central de l’armement nucléaire de l’Iran. Elle voulait «utiliser le petit espace de manœuvre dont elle disposait entre Téhéran, Washington et Bruxelles, pour donner du profil à notre politique étrangère».

Il convient de situer dans son contexte la politique en question.

Dans une première phase, on voit surtout deux personnalités – Pellaud et Guldimann – se préoccuper de la crise qui se développe autour de l’Iran nucléaire. En 2003, l’ambassadeur de Suisse en Iran, Tim Guldimann, est bien seul lorsqu’il transmet, par la voie de service, un document reflétant les vues de la direction iranienne pour une reprise du dialogue avec les Etats-Unis. Si un diplomate norvégien ou suédois avait obtenu un texte aussi fondamental, on peut penser que son ministère aurait veillé à en saisir le gouvernement des Etats-Unis à un niveau politique. La Suisse en est restée à un échelon technique, et les responsables du Département d’Etat ont taillé en pièces le «papier Guldimann», qui est considéré aujourd’hui comme l’une des principales occasions manquées de l’histoire du conflit. A la même époque, Joshka Fischer, Dominique de Villepin, et Jack Straw, les ministres des Affaires étrangères d’Allemagne, de France et de Grande-Bretagne se sont rendus à Téhéran et ont lancé le processus de négociation des Trois européens (EU3) avec l’Iran. Six mois après la chute de Bagdad, il fallait éviter une répétition du scénario violent. Les Etats-Unis, d’abord hostiles à toute idée de négociation avec l’Iran, finiront par se rallier, en 2006, à l’initiative des Européens, qui sera élargie aux autres membres permanents du Conseil de sécurité et deviendra le P5+1. En 2004, l’Iran accepte un moratoire sur ses activités d’enrichissement – qui durera jusqu’à l’élection de M. Ahmadinejad à la présidence – en échange d’une coopération accrue dans le nucléaire civil.

Les Européens entendent faire respecter les dispositions du Traité de non-prolifération (TNP) auquel l’Iran est partie. Les Etats-Unis ne leur accordaient aucune chance d’y parvenir. Mais en 2005, le Conseil des gouverneurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) dénonce le manque de coopération de l’Iran et l’opacité de son programme nucléaire. Il transmet le dossier au Conseil de sécurité qui, après une sérieuse mise en garde à l’été 2006, vote un premier train de sanctions.

C’est alors que, dans une seconde phase, la Suisse va intervenir. Elle proposera de réunir une conférence internationale pour briser l’isolement de l’Iran. Ce projet sera étouffé dans l’œuf. Le fait est que les mécanismes fixés dans le TNP fonctionnent, et que le P5+1, avec à sa tête Javier Solana, haut représentant de l’UE, est formellement chargé par le Conseil de sécurité de piloter ce dossier.

Le directeur général de l’AIEA, Mohamed ElBaradei, s’inquiète: les sanctions vont provoquer l’Iran, il faut insérer une pause dans l’escalade. Il raconte, dans ses Mémoires, l’accueil positif de la Suisse à l’appel qu’il lance dans ce sens à Davos, en janvier 2007. Il détaille les allées et venues du secrétaire d’Etat Michael Ambühl entre Berne et Téhéran, dont il est tenu informé. Il loue l’engagement de Micheline Calmy-Rey, mais relève aussi que Washington était «extrêmement malheureux à propos des tentatives de la Suisse de travailler avec l’Iran à la recherche d’une solution», comme en témoigne un télégramme de l’ambassadeur des Etats-Unis à Berne, Peter Coneway, révélé par WikiLeaks. Or, un Etat n’offre, en général, ses bons offices que si toutes les parties le lui demandent, ce qui n’est manifestement pas le cas.

Et c’est là toute l’ambiguïté de la position suisse: elle veut mettre à profit l’accès que possède la Suisse à Washington et à Téhéran. Mais elle ne saurait s’abstraire des vues de son mandataire, s’engager contre les intérêts de sécurité des Etats-Unis qu’elle représente à Téhéran. Si elle préfère retrouver sa liberté d’action, elle doit déposer le mandat. A défaut, elle doit observer la réserve d’usage. Liée peu ou prou à la ligne de Washington, elle ne saurait se poser en intermédiaire totalement désintéressé.

Le conflit d’intérêts sera porté à son paroxysme lors du déplacement de Micheline Calmy-Rey et de Michael Ambühl à Téhéran, le 18 mars 2008. Devant le tollé international soulevé par ce voyage, le Conseil fédéral ouvrira une troisième phase dans sa politique iranienne et mettra fin, quelques semaines plus tard, au «cavalier seul» de la Suisse. Il décidera, en 2011 et 2012, d’appliquer partiellement les sanctions de l’Union européenne en plus de celles du Conseil de sécurité. Cette position ne satisfera ni les Occidentaux, ni les Iraniens, et après 2009, les pourparlers entre l’Iran et le P5+1 se dérouleront désormais ailleurs qu’à Genève.

La position suisse est ambiguë: elle veut mettre

à profit son accès à Washington et à Téhéran, mais elle ne peut s’abstraire des vues de son mandataire

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