Nation. Mondialisation. Financiarisation de l’économie. Elite et peuple… Vous croyez être à la page? Ces concepts sont d’un autre âge. Il y a juste un siècle, ils faisaient le quotidien des bolcheviques et de leurs discordes.

Vladimir Lénine vivait à Berne, avant de s’établir à Zurich. Nikolaï Boukharine était à Lausanne ou au-dessus de Clarens, avant Stockholm et un bateau pour New York. Entre le Vieux – comme on disait dans le parti – et le cadet, le débat était vif, parfois au bord de l’insulte.

Le capitalisme était devenu financier

Ils ne savaient pas que leur révolution venait, mais ils la préparaient, et ils débattaient de cet énorme défi: que faire des nations prisonnières des empires et assoiffées de liberté? Lénine pensait qu’il y avait dans cette aspiration un potentiel révolutionnaire que les bolcheviques devaient mobiliser. Boukharine – ce gauchiste, disait alors le Vieux – n’envisageait que des affrontements de classes: les frontières, les langues, les coutumes relevaient pour lui d’un folklore masquant le choc des dominants et des dominés, sur tous les continents.

Le jeune Moscovite, dont Lénine admirait l’agilité intellectuelle, noircissait des pages sur les coteaux de Lavaux en s’inspirant de Finanzkapital, un traité publié juste avant guerre par le Viennois Rudolf Hilferding, théoricien de la social-démocratie allemande.

Le capitalisme avait muté, était devenu financier, monopolistique, mettant les Etats à son service. Et, prolongeait Boukharine, il s’était mondialisé, étendant son règne par la conquête coloniale, ce que Lénine, plagiant son jeune disciple, baptisera «le stade ultime du capitalisme». Partout des exploiteurs et des exploités.

Aujourd’hui, les anciens soumis demandent protection

Mais dans leurs débats animés, les bolcheviques sentaient bien qu’il y avait un bug. Où était la loyauté des prolétaires de l’Occident conquérant? Quand ils prenaient l’uniforme pour aller contrôler des territoires lointains, quand ils mettaient sur leur tête un casque blanc pour participer à l’administration des populations soumises, où passait la barrière des classes? Sacré nœud de contradictions, et pas mal d’illusions. La théorie révolutionnaire venue d’Europe faisait elle-même partie de la conquête.

Un siècle a passé. La marée impériale a reflué. Les anciens soumis produisent, et ils voyagent. Pas les armes à la main. Ils traversent à grand risque les mers, ou le Rio Grande, pour vendre leur travail, pour voir si on veut d’eux.

Et d’un coup, sous nos yeux, la question de la loyauté des exploités d’Occident sur laquelle suaient Lénine et Boukharine entre l’Aar et le Léman, est réglée. Redoutant une concurrence venue de loin, ils demandent protection à leurs maîtres.

Aux Etats-Unis, ils votent pour le vieux prince des hautes Trump. Et en Europe, par exemple, pour la dynastie des Le Pen, de père en fille et en nièce, les châtelains de Montretout.

Fin de l’histoire.


Alain Campiotti est journaliste. Il a été le correspondant du Temps à New York.