Dans la tête de Thomas Minder

L’enivrant sentiment d’être juste

Mélanie Chappuis se met dans la tête de Thomas Minder à quatre jours des votations sur les salaires abusifs

Vous voyez, Monsieur Vasella, un jour ou l’autre, il faut rendre des comptes au souverain. Céder à la pression populaire. Avaler les reproches outrés de petits actionnaires. Demander pardon. Sourire humblement. Sortir des conseils d’administration pour aller reconquérir la masse. Trop tard. Le peuple a eu le dernier mot. Comme toujours. Hier, c’était Louis XVI. Ou Ben Ali. Aujourd’hui, c’est vous. Le 3 mars, si le peuple le veut, ce seront les autres comme vous. Rois, dictateurs, chefs d’Etat, grands patrons, vous n’êtes rien sans le peuple qui vous élit ou qui vous destitue. Que vous ignorez ou méprisez. Vous avez eu tort, Monsieur Vasella. Et votre renoncement contraint et coupable n’a fait qu’accentuer vos manquements.

Vous aussi, Mesdames et Messieurs les parlementaires, vous avez tort. Vous croyez plus intelligent de céder aux pressions des lobbies qu’à celles du souverain, vous préférez l’argent et la gloire à l’éthique et à la morale. Mais je suis là qui veille maintenant, Mesdames et Messieurs les parlementaires, je suis parmi vous, indépendant, sans parti et sans compromissions. Et moi, ce ne sont pas les lobbies qui me maintiennent au pouvoir, c’est le peuple. C’est lui qui m’assure notoriété, et c’est à lui que servira ma renommée. J’exercerai mon pouvoir avec décence, sans jamais oublier les électeurs, les employés, la classe productive que vous spoliez. Je suis là, chevalier blanc au regard pur et transparent, aux cheveux poivre et sel et au physique de George Clooney. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont eux, ce sont elles, mes fans. Elles qui votent depuis quelques décennies, bien heureusement, bien justement. Elles, instinctives et émotionnelles, qui lisent la droiture sur mon beau visage. Elles dont les lettres font déborder mes boîtes postales et e-mail. Qui fantasment sur mes réponses à leurs messages, mes remerciements, nos échanges, notre premier rendez-vous, nos effleurements. Et une nuit dans un palace, qu’elles paieraient pour que je n’aie pas à abuser de mes fonctions.

Eux aussi, les jeunes, non fumeurs, pas trop buveurs, virils et idéalistes, socialistes, verts, mais pas seulement, chers parlementaires… Eux encore, les jeunes et les moins jeunes démocrates du centre ou chrétiens, libéraux-radicaux issus du vrai libéralisme… Celui qui récompense les véritables patrons. Ceux qui se mouillent et se sacrifient. Font prospérer l’entreprise et en redistribuent les fruits. Pas ceux qui débarquent en parachute doré et repartent trop vite, les poches pleines de tout ce qui aurait pu sauver un bateau qui prend l’eau. Pas ceux qui n’assument pas les risques liés à la liberté d’entreprendre.

Votre contre-projet est bon, Mesdames et Messieurs les parlementaires… Peut-être même aussi efficace que mon initiative. Davantage? Mais mon initiative demeure. Et moi, dans la lumière. Pour le peuple. Pour mes fans. Leurs fantasmes. Les miens, débridés et surpeuplés… Chut, Thomas. Pour le peuple et la morale.

Votre contre-projet est bon, Mesdames et Messieurs les parlementaires. Mais mon initiative demeure

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